La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Bataille de Dompaire, par le lieutenant Baillou

Lieutenant Baillou 
12e Régiment de Chasseurs d'Afrique / Commandant le 4e Escadron

2eDB

Notes personnelles du lieutenant-colonel Jean Baillou au sujet de la bataille de Dompaire.


Tout a été dit et écrit à propos de la bataille de Dompaire. Tout, et souvent n'importe quoi. Beaucoup prétendent que le mérite de la victoire revient à la seule intervention de l'aviation tactique américaine. D'autres affirment que des chasseurs-bombardiers anglais y ont participé. J'ai pensé en écrivant ces lignes, un demi-siècle après l'événement, toutes passions éteintes, qu’un participant à cette bataille que sa situation de commandant de l'un des 5 escadrons de Sherman du 12e RCA a mis en mesure de tout observer, devait apporter son  témoignage en faveur de la vérité.



La victoire de Dompaire revient-elle à l'aviation américaine ? Revient-elle à la 2e Division Blindée? Il convient donc de rendre à César ce qui est à César.

Sans la 2e DB Dompaire n'aurait pas eu lieu. Sans l'interception suivie de l'encerclement du bataillon lourd de la 112e PB, jamais les aviateurs US n'auraient trouvé, agglutinée sous leurs ailes, une telle masse compacte de chars. Sans l'aviation d'assaut américaine il n'est pas impossible que le GTL (groupement tactique Langlade), très inférieur en puissance aux allemands, eut été détruit.

Le général Massu a ouvert sa préface au livre remarquable de notre camarade Jacques Salbaing par ces mots: "La victoire de Dompaire a été le plus beau fait d’armes de la 2e DB."

Loin de moi l'intention de vouloir réduire les mérites des uns et des autres; mais nous devons tous reconnaître que les 12 et 13 septembre 1944, le GTL a bénéficié d'un "pot terrible". A plusieurs reprises la providence, comme l'écrit Salbaing, fut avec nous. Je me propose de détailler ces "coups de pot" successifs sans lesquels, j'en suis convaincu, l'issue de la bataille eut été plus incertaine, et même, la destruction du GTL, probable.

Il y avait d'un côté une petite trentaine de Sherman dont 6 seulement équipés du canon de 76. Une douzaine de TD.

Remarques des réalisateurs : le chiffre des Tank Destroyer est de 7 Chars sur les deux pelotons du Régiment Blindés de Fusiliers Marins.

De l'autre 45 Panther neufs, à la réputation redoutable, et 45 Pzkw IV dont le 75 surclassait lui aussi nos propres tubes. Arithmétiquement, à l'aube du 13 septembre, nous étions battus.

La 2e DB avait reçu de la 3e US Army la mission d'assurer sa flanc-garde sud entre Aube et Moselle, et d'attendre cette rivière le 12 septembre  1944 au soir. Pour ce faire, le général Leclerc prit la décision de découpler seul en tête le GTL, lequel devait "slalomer" entre les centres de résistance et points d'appui allemands, sans s’attarder à les réduire, sauf si nécessaire, comme ce fut le cas à Vittel.

Ici, selon moi, intervient le premier coup de chance. Le sous groupement Massu parvint à la sortie Nord de Dompaire le 12 septembre 1944 vers la fin de l’après-midi, au moment précis où s'y présentait, venant d'Epinal, la tête de colonne du bataillon lourd de la 112e PB. Il parvint à verrouiller ce qui allait devenir l’extrémité nord de la nasse. 45 chars lourds vinrent ainsi s’entasser dans un village tout en longueur, au fond d'une sorte de talweg. Si, pour une raison ou pour une autre, ce sous groupement avait été retardé, cette colonne aurait pu s'écouler vers Mirecourt, comme prévu par le haut commandement allemand. L'interception ne se serait pas produite. Si au contraire le GTL y compris donc le sous groupement Minjonnet, lequel devait franchir la vallée de la Gitte au Sud de Dompaire, avait pu prendre de l’avance, il se serait trouvé engagé entre Gitte et Moselle, n’ayant peut-être trouvé encore personne sur la nationale Epinal Mirecourt. Pas d’intersection avec en plus ses deux axes en arrière coupés par les Panther. Très inconfortable situation, il faut en convenir. Les horaires ont collé, le fond sud de la nasse a pu à son tour être fermé, dès le 13 septembre 1944 au matin, par un peloton de TD pour commencer (Allongue), puis par la compagnie Langlois et pour finir par le 4/12 RCA dans le village de Damas, garni de canons de chars et de TD sur sa périphérie comme un navire de la marine à voiles. Tout fuyard cherchant à regagner Epinal devait fatalement défiler devant nos pièces, de flanc et à courte portée. Situation idéale !!! Le 13 septembre 1944 au matin, lorsque les premiers avions d'attaque au sol se présentèrent, ils n'eurent qu'à taper dans le tas.

Voici la seconde chance. Si le matériel allemand était tout neuf, les équipages l'étaient aussi. Les témoignages des habitants sont formels et unanimes. Les soldats ennemis étaient tous extrêmement jeunes. Ils paraissaient inquiets, nerveux, et peu compétents dans la manœuvre de leurs engins. De formation récente et hâtive, le personnel de ce bataillon n'était pas aguerri, et n'avait aucune expérience du feu. D'un seul coup plongé dans un enfer, ce personnel à peine sorti de l'enfance s’est découragé et débandé au spectacle de leurs premiers chars prenant feu et explosant. Cela explique le nombre de machines retrouvées abandonnées intactes, sans même avoir été sabotées ou piégées, fait tout à fait inhabituel dans l'armée allemande.

Si au lieu de ces équipages mal formés, nous avions trouvé en face de nous des adversaires identiques à ceux de Normandie, les hommes de la 9e Panzer, ou encore des Waffen SS, les combats auraient pris une toute autre dimension. Troisième chance: l'intervention de l'aviation d'assaut US. Prévenu dès le 12 septembre 1944, le général Leclerc, ayant découvert la présence en face de lui d'une grande unité blindée, avait demandé l'intervention le 13 au lever du jour de l'aviation tactique. Rien n'avait pu lui être assuré. Un détachement de liaison avec cette aviation et les appareils en vol, dirigé par le colonel US Towers, était attaché au PC du GTL. Je me souviens encore des appels que toute la nuit du 12 au 13 septembre 1944, il lançait sans succès pour obtenir cet appui, alors que dans la vallée au bas du plateau sur lequel nous nous trouvions, montait jusqu'à nous le bruit de la masse de ces Panther qui se déplaçaient, s'agitaient et prenaient visiblement position pour nous attaquer au jour.            

Les premiers obus tombent sur notre position. Vers 8h00, esquisse d'une première attaque vers notre plateau, repoussée par nos TD, lesquels allument deux premières torches. Enfin apparaissent les premiers Thunderbolt. Ils attaquent à la rocket et à la mitrailleuse de 50 en semi piqué. Repli immédiat des attaquants dans Dompaire, dans un affolement général ; toujours d'après les habitants ils défoncent les murs, les portes des granges, écrasent les machines agricoles afin de trouver à tout prix un refuge, une protection contre un feu du ciel dévastateur. Cette première attaque coûte à l'ennemi une dizaine de chars. Mais, plus important encore, cette première intervention du Tactical Air Force a littéralement cassé le moral des équipages. Ce bataillon va être incapable de monter la moindre action cohérente. Les avions s'étant éloignés, nous allons assister à une sorte de sauve-qui-peut individuel vers Epinal. Et ces malheureux vont alors tomber sous le feu des TD et des Sherman embossés autour de Damas. Aucun ne pourra s'échapper. Ce scénario devait se reproduire par 4 fois au cours de la journée, chaque fois que les avions revenaient, puis vides de munitions évacuaient le ciel. La dernière intervention n'ayant plus de rockets, fut détournée vers Ville-sur-Illon attaquée par les Panzer IV. Ils ne purent que mitrailler à la 50.

Mais la présence aérienne sur le champ de bataille, outre son bilan que nous avons estimé aux 2/3 des destructions, a eu sur les allemands un effet dissuasif.

Remarque des réalisateurs : Selon les rapports d'interventions aériennes, 26 chars sont détruits par l'aviation. Une quinzaine de véhicules (pas obligatoirement des chars) sont aussi comptabilisés endommagés. Le bilan semble donc de 50 / 50 entre l'aviation et la DB.

A Ville-sur-Illon les Panzer IV, pourtant très supérieurs en nombre, n'ont pas insisté. Il parait que la première vague appartenait à une formation de chasseurs en vol, lesquels avaient été atteints par les appels flash lancés par le colonel Towers en désespoir de cause.

Remarque des réalisateurs : la mission était prévue de la veille au soir. Le général Leclerc, conscient de la menace a demandé un appui aérien sur le secteur. La première mission de la journée du 513th Fighter Squadron porte le nom de code "Violoncelle".


Le chef de la formation a donc décidé de venir voir. Ayant vu, ils sont revenus par 4 fois ! ! ! Cette présence aérienne, un peu fortuite, constitue donc notre 3e chance.

Voici la quatrième : de formation récente, la 112e PB n'avait pas perçu la totalité de son matériel. Outre une unité de chasseurs de chars de type Sturmgeshutz 75, son artillerie Flak de 20 et de 37 va lui faire défaut. Aucun avion n'a été abattu. Mais en plus les chasseurs US, ne se voyant pas pris à partie, se permirent de mener leurs attaques en vol ralenti, tous volets intrados sortis, ce qui donnait aux pilotes le temps d'ajuster leurs feux. Un seul Thunderbolt fut détruit. Après leur 5e intervention, les jeunes pilotes US, fous de joie, se livrèrent à un ballet aérien. L'un d'eux ne pu redresser son appareil. Il s'est crashé dans une haie sans mal pour l'homme; mais il fut achevé le soir même, à la mirabelle, à la popote du GTL.

Cinquième chance : la 112e PB était articulée en deux groupements. Les chars lourds Panther d'une part, et d'autre part les Pzkw IV avec le bataillon de panzer grenadiers. Or ce second groupe n'est intervenu dans la bataille qu'à partir de l'après-midi le 13 septembre 1944 dans le dos du GTL, à Ville-sur-Illon, alors que le sort du bataillon lourd était déjà scellé. Que serait-il advenu si les deux interventions avaient été simultanées ? 43 Panther d'un coté, 45 Pzkw IV de l'autre, nous étions pris entre deux feux. Certains ont attribué ce bienheureux décalage à des problèmes de logistique, ravitaillement en carburant entre autres. Mais il faut noter aussi que les allemands n'ont su la présence d'une division blindée que le 12 septembre 1944 au soir, après l'affaire de Vittel. Ils ont longtemps pensé que les accrochages antérieurs étaient le seul fait de détachements légers américains de reconnaissance comme ces derniers avaient l'habitude d'en lancer un peu partout dans la nature. Ils n'étaient absolument pas prêts à la bataille. Pour ma part, assurant le 12 septembre 1944 l'avant-garde du sous groupement Minjonnet sur l'axe Sud soit Ville-sur-Illon - Damas, j'ai découvert depuis la côte 369 la nationale Epinal Mirecourt. Sur cette route, à perte de vue, une longue colonne de Panther, ceux-ci roulant paisiblement à 20 mètres les uns les autres, couvre bouches en place. Ils étaient visiblement à cent lieux de penser que nous étions là, à 1 500 mètres d'eux. Nous nous sommes bien abstenus d'ouvrir le feu !!!

J'ai réservé pour la fin ce que je pense être la 6e chance; celle que l'on ne peut attribuer qu'à la providence. Ciel plombé, plafond au plus bas, fait de cumulus chargés d'eau qui crevaient en violentes averses. Si le 13 septembre 1944 nous avions essuyé ce temps exécrable, pas un avion ne serait venu. Certains sont venus nous dire «Dompaire, c’est l’aviation américaine qui a tout fait !!! ». Soit. Il est certain qu’il convient d’attribuer environ les deux tiers des destructions aux Thunderbolt. Il faut également reconnaître que la présence par 4 fois répétée des avions au-dessus de nous, le 13 septembre 1944, eut un effet dissuasif certain sur le moral des équipages allemands. Depuis le débarquement les allemands éprouvaient une terreur panique face aux Spitfire, Tempest et autres Thunderbolt en maraude permanente au-dessus de toutes les voies de communication. Leur fameux cri d’alarme Achtung Jabo !  Était loin d’être une plaisanterie. Mais il convient de rendre à César ce qui est à César. Si, le 12 septembre 1944, le sous groupement Massu n’avait pas bloqué et immobilisé au Nord de Dompaire la tête du bataillon de Panther, s’il n’avait pas, autre coup de chance, détruit d’entrée précisément le char de commandement, celui qui équipé spécialement de moyens de télécommunication permettait d’acheminer les ordres, si le lendemain à l’aube le sous groupement Minjonnet, après que tous les Panther soient venus de nuit s'entasser dans Dompaire, n'avait pas coupé leur retraite en occupant le village de Damas au Sud de la poche; Dompaire n'aurait pas eu lieu. Au contraire, les avions n'eurent qu'à taper dans le tas, au centre du vaste arc de cercle tracé au sol par les panneaux fluorescents qui couvraient tous nos véhicules. Cette victoire totale est le fruit d'une coopération exemplaire entre l'aviation d'assaut américaine et une division blindée française. C’est un cas d'école.

Au soir de cette chaude journée du 13 septembre 1944, j'ai parcouru en jeep ce terrain couvert d'épaves éventrées et encore fumantes. J'ai eu sur la place de l’église l'affreuse vision d'un automoteur de 105 dont le pilote encore sur son siège, et carbonisé, était réduit à la taille d'un baigneur en celluloïd. C'est avec un mélange d'une intense émotion et d'une grande joie que j'ai alors songé à un autre 13 du mois. Au 13 mai 40. Nous n'étions plus qu'une poignée de camarades, rescapés de la bataille du Corps de cavalerie en Belgique, comptant les quelques Somua qui nous restaient, tous couverts d'impacts, faisant l'appel des morts et des disparus. Et voilà qu'après 52 mois, après l'horrible débâcle de 40, la honte de la défaite, l’amertume de l'occupation, les années de séparation, la providence m'offrait ce spectacle à la fois cruel et grandiose, comme une revanche méritée. Au soir du 25 août 1944 mon pilote m'avait dit : « après avoir vu cela, on peut se faire descendre ». Cela aurait été dommage. Il y avait encore Strasbourg à venir, la traversée du Rhin, et l'occupation de l'Allemagne, pour effacer 40.

Le colonel Baillou nous a transmis ce texte par sa fille, il est décédé quelques jours après.