La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Bataille de Dompaire, par le lieutenant Salbaing

Lieutenant Salbaing
2e Bataillon du Régiment de Marche du Tchad / 7e Compagnie

2eDB

Le 18 juin 1991 Général Jacques Massu, ancien commandant du 2e bataillon du régiment de marche du Tchad

 

13 septembre 1944
Avant les premières lueurs de l'aube, dans un ciel sans nuage, nous rejoignîmes le capitaine Ivanoff pour nous rendre auprès du Commandant Massu, qui avait installé son PC opérationnel sur un petit plateau dominant la vallée, les villages de Dompaire et de Lamerey, et nous permettant de découvrir les coteaux entourant la cuvette.

Nous venions attendre les ordres de mouvement pour les mettre immédiatement à exécution. Tous les Etats-majors de la Division, du Groupement et des Sous Groupements avaient probablement, dans le courant de la nuit, mesuré et apprécié l'ampleur des forces que nous avions devant nous, car Massu avait obtenu le concours de l'aviation d'attaque au sol américaine. Elle se manifestait déjà par la présence, sur ce plateau, du char du colonel Tower, qui devait assurer les liaisons radio terre air. Ce char était remarquable: un châssis Sherman, une tourelle que l'on avait équipée d'un faux canon en tôle, pour lui donner l'apparence d'un char ordinaire. Mais l'intérieur était tapissé de postes radios qui permettaient à l'équipage d'entrer en contact, non seulement avec les terrains d'aviation qui allaient nous fournir les escadrilles, mais surtout, avec chacun des avions d'attaque, et même avec un bimoteur d'observation qui allait, au cours des attaques de la journée, coordonner, mais d'en haut, les assauts des ThunderboIts. Quelle amélioration et quel progrès, depuis l'intervention malheureuse de l'aviation au Carrefour des Sablons, le 10 août dernier ! Les Etats-majors avaient beaucoup travaillé depuis, pour mettre au point une méthode souple, rapide et efficace d'intervention aérienne en cas de besoin. Le résultat fut spectaculaire dans cette grande bataille de Dompaire, qui fut qualifiée à l'époque, par la radio, comme étant «le meilleur fait d'armes enregistré depuis le 6 juin (puisque) 65 chars ennemis avaient été détruits pendant les journées du 13 et 14 septembre 1944». Comme le commandant Massu se tenait à côté du char du colonel Tower, il ne pouvait y avoir le moindre hiatus dans la conduite des opérations conjuguées et la localisation des cibles. Et c'est dans une grande exaltation et avec le plus grand professionnalisme que tous les deux dirigèrent cette phase primordiale des engagements de la journée. Le soleil commençait à rougir le ciel à l'Est, derrière la ligne noire des crêtes qui nous faisait face de l'autre côté de la vallée, lorsque j'aperçus, se détachant comme sur une gravure, trois chars allemands. Sur celui du milieu, un homme, debout sur la tourelle, essayait de nous repérer à la jumelle. Je le signalai immédiatement à Massu, qui me dit d'en avertir les TD se trouvant à proximité. Mais l'enseigne de vaisseau qui les commandait, jugea que les cibles étaient trop éloignées pour avoir une bonne chance de les atteindre, et nous décidâmes, à contrecœur, de ne pas nous dévoiler. La première attaque des Thunderbolts avait été programmée pour 8h30, tandis que Massu avait envoyé le capitaine Rogier, qui commandait la 5e compagnie, et le capitaine Eggenspiller, qui commandait la CA, sur notre gauche, pour effectuer une manœuvre d'enveloppement du village par l'ouest. La brume qui recouvrait encore la vallée masquait une partie des chars allemands, mais cela n'empêcha point les pilotes d'en allumer, à l'aide de leurs rockets, au moins huit, à la grande joie des spectateurs que nous étions pour assister à ce carrousel extraordinaire. Les aviateurs semblaient éprouver un plaisir extrême à se lancer dans des piqués impressionnants, suivis de rétablissements éblouissants, malgré les tirs, qui se voulaient dissuasifs, de la DCA allemande. Le sentiment de victoire ressenti dès les premières heures du matin, s'ajoutant peut-être aux résultats facilement acquis dans Paris et sa banlieue Nord, avaient pu contribuer à nous faire baisser la garde, et oublier sans doute trop vite, que les allemands étaient des adversaires coriaces, autant que des professionnels chevronnés. Dans son plan, Massu avait prévu de fixer l'ennemi sur l'avant du dispositif, en plaçant la 7e compagnie sur l'axe D 28 jusqu'au carrefour avec la D 166, et sur les lisières sud de Dompaire. A cette fin, il avait donné des ordres stricts au capitaine Ivanoff de ne pas «se laisser accrocher». C'est ainsi qu'Ivanoff décida d'envoyer vers dix heures, la 1ère section de Guigon pour cette mission, en lui répercutant les instructions qu'il avait reçues. Mais c'était peut-être un peu trop en demander à Guigon, qui brûlait d'en découdre, surtout que cela ressemblait aux petites opérations de commando qu'il affectionnait. Les 2e et 3e sections resteraient, tout au moins initialement, en attente et en réserve. Guigon se prépara aussitôt, et en nous quittant sur le plateau, il nous dit en riant qu'il ne croyait pas à la prémonition qu'il avait eue la veille à Vittel, à un certain moment de la journée ! En premier lieu, il plaça sur la droite, près de la route et sur la pente, le 57 mm du sergent-chef Gollat (un Roumain, ancien de la Légion Etrangère). Celui-ci se mit en batterie avec les hommes de son groupe et le caporal-chef Muraccioli comme tireur. En même temps, il envoyait le jeune Maurice Vidal, fraîchement recruté à Paris, en éclaireur, s'installer au pied d'un pommier à une centaine de mètres. Peu de temps après leur installation, Gollat et Muraccioli aperçurent un canon de montagne russe de 75 mm, qu'ils détruisirent avec les deux voitures légères d'accompagnement. Entre-temps, Guigon était parti vers le carrefour en direction de l'usine, de la gare et de l'église, avec son premier groupe (Duc et Sulmane), et le groupe de voltigeurs du sergent Mangili pour le couvrir avec sa mitrailleuse de 30. Arrivé sans problème au carrefour, il s'engageait dans les vergers de pommiers, mais sa progression fut bientôt arrêtée par des tireurs bien camouflés et enterrés, postés aux lisières du village. Il devait s'apercevoir rapidement devant la violence du tir, qu'il ne pourrait guère s'avancer beaucoup plus loin, et trouva refuge dans la cave d'une maison toute proche, avec deux de ses hommes qui avaient déjà été blessés. Le sergent Mangili, qui n'avait pas encore installé sa mitrailleuse, était lui aussi blessé aux jambes, avec deux jeunes recrues de son groupe. Le sergent-chef Rochereuil, qui avait suivi la progression des deux groupes, entendant l'accrochage, se portait aussitôt en renfort, avec sa mitrailleuse de 30 et son groupe. Avant d'arriver à la maison, il fut tué ainsi qu'un autre jeune engagé à Paris. Nous venions à peine d'être informés de ce qui se passait en bas, que des coups de canon rapprochés nous alertaient. En effet, un Panther s'était découvert de l'abri des vergers, et ayant pris Gollat de vitesse avec deux explosifs, il le tuait, ainsi que Muraccioli, blessant en même temps deux tirailleurs. Mais il avait été repéré par nos Sherman en affût, et réussit à reculer sans être touché par leur tir. Quant au jeune Vidal, seul et sans nouvelles de son chef de groupe, il revint au canon pour constater qu'il avait été complètement détruit. Les morts et les blessés ayant déjà été enlevés par les brancardiers, il se sentit perdu et devait errer encore sur la pente pendant longtemps, avant d'être finalement récupéré par une jeep de la reconnaissance dans la soirée sur la D 28. Voyant que Guigon était bloqué, Ivanoff décidait de lui envoyer le sergent Antoni, de la section de reconnaissance, avec un message lui enjoignant de se replier au plus vite, car Massu venait d'ordonner le bombardement des lisières du village par l'artillerie.

Un peu après 11h00, la 2e intervention de l'Air Support eut lieu, mais cette fois les cibles étaient beaucoup plus visibles, et l'identification des chars allemands plus facile, bien que les aviateurs nous aient demandé d'enlever nos panneaux d'identification, car les allemands s'étaient, eux aussi, équipés de panneaux. Le retrait soudain des nôtres, permit aux aviateurs de s'attaquer aux blindés ennemis, qui eux, continuaient à arborer un panneau. Antoni réussissait, en progressant dans le couvert des fossés, sous un tir d'armes individuelles et de mitrailleuses que les Allemands ajustaient au ras du sol, à délivrer le message à Guigon dans la cave, et repartit par le même fossé qui l'avait abrité à l'aller. Cependant, Guigon demandait du renfort, car il avait des blessés à évacuer. Au retour d'Antoni, Ivanoff décidait alors de partir lui-même secourir Guigon avec une équipe de brancardiers et l'étudiant en médecine Danon Boileau, qui venait prêter main-forte

(Cette information est inexacte, le Sergent Danon Boileau apportait l'ordre de se retirer du village. En effet les hommes de la 7e Compagnie se sont engagés trop loin dans le village, contrairement aux ordres du commandant Massu).


Pendant ce temps, Maret et la 2e section se lançait sur la droite, en essayant de neutraliser les tireurs ennemis. Guigon avait réussi à sortir de la maison avec ses blessés, sous couvert d'une végétation assez dense, et rejoignait Ivanoff et son groupe de renfort.

Tandis qu'Ivanoff repartait avec les blessés, Guigon, qui était resté en arrière, fut lui aussi atteint au genou.

(M Danon Boileau qui nous a apporté son témoignage pour le film de Dompaire, nous a demandé de rétablir les faits sur ce qu'il avait vécu avec le lieutenant guiguon.  Nous vous livrons ce qu'il nous a écrit :

"...Vers une heure j'aperçois devant sur le plateau Maret et sa section, je les rejoins. Maret est en train de dire" il faut envoyer quelqu'un prévenir Ivanoff qu'il doit se replier avec la section Guigon "il m'avise à ce moment-là "Boileau tu n'as rien, vas-y, tu descends et tu leur dit de se replier, ordre de Massu, Pas d'autre information". Tout content je descend par un chemin creux , où je dépasse la voiture américaine, un GI me hèle au passage, quelque chose du genre "it's hot" et je me souviens de mon plaisir de la ramener en lui répondant, pouce levé "it's fun " plus bas le chemin creux se termine, interrompu par une route transversale... de l'autre côté une prairie avec quelques fruitiers descend jusqu'à un replat fermé par une maison avec un perron collé contre le mur et une petite verrière. Sur la gauche le terrain est fermé par une clôture genre treillage, un petit chemin la longe... sur une certaine longueur un petit potager avec une bonne plantation de haricots verts, grimpant autour de hauts bâtons en faisceau... ils remontent un peu sur la pente jusqu'à la jonction avec la prairie... celle-ci se termine plus loin par une ligne boisée : c'est de là qu'on nous tire dessus, je descend donc en courant dans le petit chemin, à une trentaine de mètres je croise des types qui se replient, quelques instants plus tard je tombe sur Ivanoff je lui transmets les instructions en même temps qu'à Guigon qui le suit.. Ivanoff acquiesce, Guigon appelle "un volontaire pour rester avec moi, pour protéger le repli ?" le temps de répondre "moi "lvanoff est reparti Guigon se retourne, tire au hasard, vers l'arrière mais en l'air Je lui demande "mon lieutenant, qu'est-ce que vous faites ?" il me répond "je les impressionne" , je réponds en riant "vous parlez" et m'apprête à suivre le mouvement, en même temps Guigon fonce en grimpant la pente vers la limite boisée en me criant quelque chose du genre "je vais voir là-haut ", je l'attends quelques secondes et presque aussitôt j'entends "touché" j'appelle Ivanoff ( pas très loin devant) je lui crie "Guigon est touché" et je grimpe au galop le rejoindre... il est allongé sur le dos, les yeux fermés... en m'agenouillant je cherche sa blessure, quelque part à gauche dans le bassin.. ça saigne énormément, je comprime des deux poings, il se redresse, à moitié assis, il dit" c'est rigolo j'ai fait un drôle de rêve" et retombe, mort. Entre temps Ivanoff nous a rejoint, j'essaye de charger Guigon sur mon dos, il glisse, on nous tire dessus, Ivanoff me lance" je ne peux pas rester j'ai la compagnie, restez je vous envoie du renfort"; il part et je reste seul avec le cadavre de Guigon; Popoff et moi nous avons eu une chance folle de ne rien attraper, parce que ça n'arrêtait pas de siffler tout autour de nous; pendant un moment, à plat ventre j'essaye de tirer le cadavre vers le bas, mais au moindre mouvement ça repart de plus belle. Après un moment assez long (plus d'une heure) j'entends qu'on m'appelle du petit chemin; l'aspirant Firth et deux hommes avec un brancard; les deux types montent les quelques mètres, s'arrêtent près de moi pour ouvrir le brancard, je m'agenouille le long du brancard pour les aider, à quelques centimètres le nord-africain qui est à une des extrémités reçoit une rafale, il mourra quelques instants plus tard, je me plaque à plat ventre, la figure dans l'herbe, je dis à l'autre petit jeune (Armand Chérokoch, il nous a rejoint à Paris), il est derrière moi, je dois le masquer un peu (?) de ne pas bouger, de faire le mort, de ne pas avoir peur, qu'on attend la nuit; les autres, restés en contre bas se replient avec Firth (d'après mon journal il y en avait un autre mais j'ai oublié). J'avais vaguement remarqué, vers la fin de l'après-midi que j'entendais moins les balles mais ma dernière tentative, un peu plus tôt, une ébauche de reptation, avait déclenché des tirs vraiment copieux, je me l'étais donc tenu pour dit. Tout d'un coup j'entends appeler se dirigeant du creux vers nous "Bolo, Bolo ", c'était mon merveilleux brancardier David Bulwa qui me crie avec l'accent de ma grand'mère Weinberg, "ça va ça en est fini" ; les allemands s'étaient repliés, complètement battus. Je suis rentré dans Dompaire qui était pris..."

Nous reprenons ici le texte de M Salbaing


L'aspirant Firth, et un groupe de renfort, essayèrent sans succès de le ramener, pendant que Massu ordonnait aux mortiers de 81 mm de la CA d'arroser le terrain où se trouvaient les nids de mitrailleuses allemandes. Mais ce n'est que vers 16h00 que les brancardiers réussirent à ramener le corps de Guigon, ainsi que les autres tués et blessés.

La 3e intervention de l'Air Support, peu après 16h00, allait occasionner encore de gros dégâts aux blindés allemands, qui n'arrivaient plus à trouver refuge sous le couvert des vergers. Berne et sa section de la 5e compagnie, avait, de son côté, atteint le cimetière sur le côté Nord de Dompaire. Ivanoff envoyait alors la 3e section, accompagnée d'un pelotons de chars, s'installer en bouchon sur les sorties Sud et Nord-est, sous une pluie qui n'allait pas cesser de la nuit, pendant que la section de reconnaissance partait avec ses deux jeeps sur la voie ferrée, en direction de Mirecourt. Elle devait y faire une vingtaine de prisonniers. Au cours de la 3e intervention aérienne, un pilote, s'acharnait sur un char allemand immobilisé depuis le matin. Je ne sais si sa radio était hors d'usage, ou s'il était sourd aux messages qu'on lui transmettait, mais il prenait tellement de plaisir à mitrailler cette carcasse, ayant depuis longtemps épuisé ses réserves de roquettes, qu'à chacun de ses passages il volait de plus en plus au ras du sol, si bien qu'à un moment donné, il ne pu se redresser, et alla s'écraser dans un bosquet tout proche. Il eut la chance d'en sortir indemne, et d'être immédiatement récupéré par un groupe de la 5e compagnie qui se trouvait tout près. Il en fut quitte pour se faire rapatrier jusqu'à son terrain d'envol... à St Léonard des Bois dans la Sarthe, le PC du 19e Tactical Air Command qui est à Rennes, en Bretagne !
 La 2e section nous rejoignait bientôt après, car elle aussi, avait été bloquée dans sa progression. Nous étions profondément affectés par la perte de notre camarade Guigon. Nous arrivions difficilement à y croire, tant il avait souvent déjà frôlé la mort, sans que celle-ci paraisse avoir la moindre prise sur lui. Nous ne savions évidemment pas ce qui se passait autour de nous: nous ignorions les combats qui avaient lieu à côté, à Ville-sur-Illon, où un autre de nos camarades venait d'être tué, le lieutenant Larsen, de la 6e compagnie, ainsi que des attaques sur le PC du colonel de Langlade et sur l'artillerie du côté de Gelvécourt, sur nos arrières. Je n'appris par exemple que bien plus tard, par un de mes amis, que son groupe, étant en batterie près du PC de Langlade, et tirant en direction de Dompaire, avait vu, tout d'un coup, sortir des lisières du bois en contrebas à leur droite, des Mark IV allemands. Ayant pu tourner rapidement leurs autocanons de 90°, ils tirèrent de plein fouet leurs obus de 105 mm sur les attaquants. Ils en allumèrent un certain nombre, tandis que les autres disparaissaient dans les bois.

 

La 4e intervention aérienne, qui eut lieu en fin d'après-midi, fut détournée sur Ville-sur-Illon qui en avait bien besoin, pour se débarrasser des Mark IV qui attaquaient durement ce secteur. La 7e compagnie s'installa aux lisières du village, mais nous, savions qu'il n'était pas complètement libéré; aucun habitant n'osait encore sortir des caves ou des abris, dans lesquels ils s'étaient cachés, et ceux qui osaient se montrer, étaient encore extrêmement choqués par le déluge de tirs qui s'étaient abattus sur le village depuis 48 heures. Une fois la nuit tombée, nous lancions plusieurs patrouilles dans Dompaire, avec bazookas, grenades incendiaires et mitraillettes: tout le monde s'y mit, Ivanoff, Maret, moi-même, des gars de la 1er section et d'autres encore, prêts à en découdre. On découvrit facilement deux Panther cachés dans une grange, que nos grenades incendièrent rapidement. Deux autres, abandonnés dans le village, subirent le même sort. Finalement, une douzaine de panzer grenadiers 'se rendaient de leur propre chef. Au total, cette journée se soldait pour la compagnie par quatre tués dont le lieutenant Guigon, et les sergents-chefs Gollat et Rochereuil, et six blessés, dont le sergent-chef Mangili, mais 70 % des pertes étaient supportées par la 1er section. Elle était décapitée, perdant trois chefs de groupe sur cinq, ayant déjà perdu Guichard à Jouy-en-Josas, elle sortait donc complètement exsangue de cette journée. Le reste du Bataillon avait cinq tués, dont le lieutenant Larsen et douze blessés. Cependant, pour l'ensemble du Groupement, Dompaire constituait une très grande victoire, car la 112e Panzer Brigade avait perdu le 13 septembre 1944, 69 chars sur les 90 qu'elle comptait au départ, 45 Panther et 45 Mark IV. Dans le seul secteur du Sous Groupement Massu, 33 Panther seront dénombrés, dont 17 attribués au Sous Groupement, le reste à l'Air Support. Cette victoire sera une fois de plus, l'illustration du sens tactique qu'avait Massu. Pour exploiter au mieux les possibilités de mouvement et de puissance de feu que lui offrait le Sous Groupement, il s'arrangeait pour mettre en tête de colonne, la puissance de feu maximum dont il pouvait disposer - chars, tank destroyers, obusiers de 75 mm, mortiers de 81 mm, mitrailleuses lourdes - et dès qu'une résistance avait été bousculée, il se précipitait sur la suivante. Cette tactique lui avait déjà réussi en Normandie. Et chaque fois qu'il pouvait rattraper, en les gagnants de vitesse, des éléments ennemis qui battaient en retraite, il transformait sa colonne d'attaque en «rouleau compresseur », écrasant tout sur son passage. Dans le cas de Dompaire, une fois Vittel dépassé, il avait continué sans perdre une minute, pour s'installer sur les hauteurs dominant la Gitte, avant que les chars allemands n'y arrivent, lui donnant ainsi un avantage considérable pour les combats du lendemain. De plus, ayant mesuré la puissance des forces qui lui faisaient obstacle, et conscient des faiblesses de nos canons face aux blindages de certains modèles de chars allemands, il avait su mobiliser les moyens de feu les plus efficaces, en faisant appel à l'Air Support. D'ailleurs le Général de Gaulle avait tout de suite compris l'ampleur de cette victoire, et ne s'était pas trompé sur celui qui en avait été la cheville ouvrière. Quelque temps après, il lui remettait la rosette de la Légion d'Honneur, sans même qu'il ait été fait Chevalier !
 
14 septembre 1944
Le matin, sous un ciel gris, nous finîmes de nous assurer que le village était enfin libre, et les patrouilles qui furent envoyées tout autour du village ramassèrent quelques allemands qui se rendirent sans problèmes. Les rues étaient encore désertes, car les habitants n'osaient toujours pas sortir de leurs abris. Mais nous étions stupéfaits par le nombre de chars détruits autour et dans le village. Sur la place principale, deux autocanons avaient brûlé côte à côte, avec les deux conducteurs encore à l'avant sur leur siège, complètement calcinés, mais diminués de moitié sous l'effet de l'incendie. A terre et tout autour gisaient d'autres cadavres à moitié calcinés. Nous repoussions du pied quelques chiens affamés qui se disputaient des lambeaux de chair humaine ! Tôt le matin, les corps de nos camarades avaient été transportés dans la grande salle de la mairie, où ils étaient exposés sur leurs brancards. La salle avait été aménagée en chapelle ardente, et les corps étaient entourés d'une garde d'honneur de la 7e compagnie. Ils devaient y recevoir le dernier adieu de leurs camarades, tandis que les habitants vinrent s'incliner de plus en plus nombreux dans la journée, devant ceux qui avaient donné leur vie pour leur permettre de vivre libres à nouveau.

NOTE: L'importance de la bataille de Dompaire a été soulignée par les autorités américaines de la manière suivante: «Le 13 septembre 1944, avant même que l'offensive allemande ait pu être engagée dans la région de Neufchâteau Mirecourt, la 2e DB française, avec le support du 19e Tactical Air Command, a infligé à l'ennemi une perte de 60 chars, une des pertes de chars les plus sévères enregistrées par les Allemands, en une seule journée, sur le front de l'Europe du Nord».  Ref. : «The Supreme Command» by Forest C. Progue, Office of the Chief of Military History Department of the Army - Washington DC 1954, p. 304.

Dans la soirée, le colonel De Langlade, le commandant Massu, le commandant Minjonnet, les officiers et sous-officiers, ainsi que de nombreux hommes du Sous Groupement, vinrent assister à l'office religieux et à l'enterrement du Lieutenant Guigon, à qui la 7e Compagnie rendit les honneurs. Une foule nombreuse et recueillie accompagna le convoi jusqu'au cimetière. Par la suite, son corps sera ramené dans son village natal de Simiane, où il sera inhumé. Sa mort bouleversa profondément ses parents, dont il était le fils unique. Le lendemain soir, 15 septembre 1944, il y eut une cérémonie similaire, pour accompagner au cimetière de Dompaire, les dépouilles de nos autres camarades tués. La mort de Guigon nous avait tous, et pas seulement à la 7e compagnie, profondément atteints. Nous savions, bien sûr, au départ, qu'un certain nombre d'entre nous laisseraient leur vie dans l'aventure dans laquelle nous avions délibérément choisi de nous engager, et nous avions toujours été prêts à accepter la disparition au combat d'un des nôtres, comme un mauvais coup du sort. Mais certains avaient une personnalité plus marquante que d'autres, et leur mort n'en paraissait que plus injuste. Guigon, Bâtiment, Larsen, et plus tard Sorret, étaient de ceux-là ! Guigon s'était toujours comporté dans la grande tradition des Saint-cyriens, de sorte qu'une fois le conflit terminé, on était en droit de penser qu'il ferait une brillante carrière dans l'armée, qui avait été sa seule et unique vocation. Si Duc et Sulmane, qui étaient avec lui ce jour-là, possédaient ces réflexes au même degré (mais pour d'autres raisons, puisque tous les deux avaient l'instinct du chasseur et même du contrebandier dans le cas du basque Duc), ils n'avaient pas les responsabilités qui incombaient à Guigon, et l'entraînaient ainsi à se découvrir plus que les autres, afin de mieux les protéger. Il se trouvait pourtant en milieu familier, puisque cet engagement le fut strictement entre fantassins, où seules intervinrent les armes individuelles: fusils, mitraillettes ou mitrailleuses. Et je crois bien que malgré les tirs au ras du sol d'un adversaire coriace, car lui et Mangili furent blessés au genou ou au-dessous, il s'en serait sorti (Puisque Ivanoff, Antoni, Danon Boileau, avaient réussi à le rejoindre avant de repartir) s'il n'y avait pas eu une manipulation maladroite des brancardiers venus le chercher. Au moment où ils soulevaient son brancard il reçut une rafale dans la cuisse, occasionnant sa fatale hémorragie. J'ai souvent repensé à ces événements et j'en suis arrivé à la conclusion que sa disparition aurait pu être évitée, mais, lorsque l'on est au milieu de l'action, sous l'effet de contraintes de toute nature, peut-on contrôler tous ses gestes afin d'éviter le pire? Cette question reste évidemment sans réponse. C'est ainsi que se joua, le 13 septembre 1944, la vie d'un camarade qui nous était très cher, qui était adoré de ses hommes et qui avait l'affection du Commandant Massu. On ne peut s'empêcher d'accepter la fatalité, mais elle a parfois un goût horriblement amer.

2eDB