La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Bataille de Dompaire, par l'enseigne de Vaisseau Durville

2eDB

L'enseigne de Vaisseau Durville
Régiment Blindé de Fusiliers Marins / 4e Escadron 3e Peloton

 

Les combats de Dompaire, les 12 et 13 septembre 1944, racontés par un témoin, l’enseigne de vaisseau Robert Durville, qui commandait le 3e peloton de chars destroyers du Régiment Blindé de Fusiliers-marins du sous groupement Massu.



Nous arrivons devant Dompaire le 12 septembre 1944 vers 19h00, venant de Vittel que notre sous groupement a libérée dans l'après-midi. Je me trouve alors en tête de colonne, avec un peloton de Sherman du 12e Chasseurs, juste derrière l'élément léger de reconnaissance, lorsque nous sommes la cible de tirs de chars et d'antichars ennemis. L'alerte aussitôt donnée, chacun se disperse, se camoufle ou utilise de son mieux le terrain. Pour ma part je pars aussitôt avec mes deux chars Siroco et Simoun jusqu'à la première crête devant nous pour essayer de reconnaître les chars ennemis qui nous tirent dessus et les réduire si possible au silence.

Ce que j'aperçois alors est impressionnant. Des silhouettes en grand nombre, qui me semblent être des Panther, se profilent au loin, presque à se toucher. J'en aperçois un tout à coup camouflé, immobile, non loin de nous, que je signale rapidement à mes chars, mais aucun d'eux ne l'aperçoit, jusqu'au moment où son déplacement le trahit. Clac, clac ! Deux culasses viennent de se fermer et, aussitôt après, c'est le bruit assourdissant de deux coups de canon. Deux coups manqués car le premier est passé sur l'arrière du Panther, l'autre a ricoché sur son blindage avant. A son deuxième obus le Simoun l'exécute enfin. Une épaisse fumée noire et jaune s'échappe du char que l'équipage abandonne sous des rafales de mitrailleuses.

Nous demeurons sur notre position depuis une demi-heure environ lorsque nous parvient l'ordre général de faire un bond en avant jusqu'à la crête suivante. Les Sherman se déploient alors en bataille, l'infanterie sur les chars, mes trois Destroyers, le Mistral en panne depuis le début de l'après-midi vient de nous rejoindre,  prennent leurs dispositifs de protection et leur secteur de surveillance.

La nuit tombe ; il est 20h00 et il fait sombre. Les pointeurs fatigués, l'œil collé à la lunette, commencent à ne plus rien distinguer. Et tout à coup, après une accalmie, nous sommes à nouveau soumis à des tirs de balles de mitrailleuses, puis d'obus. De minute en minute, leur densité augmente et les coups nous parviennent de tous les côtés à la fois. Deux half-tracks et une jeep touchés explosent et brûlent ; puis c'est un Sherman qui reçoit un coup de plein fouet et flambe. Notre position devient de la sorte pour l'ennemi un repère de choix aussi évacuons-nous vers l'arrière les véhicules légers pour ne garder que les chars sur la position de combat.

Les coups arrivent de plus en plus près. Le Mistral tire ; il me rend compte qu'il a aperçu un char qui nous prenait à partie ; il pense l'avoir touché car celui-ci s'est tu et après avoir émis de la fumée a disparu derrière une crête. J'aperçois maintenant sur notre gauche, à travers les arbres, quatre à cinq silhouettes de chars dont les flammes au départ des coups situent les positions. J'alerte le Simoun... le plus proche de mon observatoire ; il tire bien dans la direction que je lui signale, mais ses coups sont courts ou longs. Le pointeur ne voit point les objectifs dans sa lunette.

L'ennemi, par contre, fait à présent du tir repéré. Deux Sherman sont touchés. Notre position est bien éclairée par les lueurs des véhicules qui flambent. Un mauvais sort se dessine. Le Mistral me signale qu'il est découvert et que trois obus viennent de tomber à moins de dix mètres de lui. Le Siroco, qui depuis cinq minutes ne répondait pas aux appels radio, a aperçu un char à moins de 300 mètres et le chef de char s'efforce de le faire découvrir à son pointeur. Un autre Panther se trouve à environ 800 mètres sur la route de Dompaire. Sa silhouette se profile dans la grisaille. Il tire dans notre direction et il touche le Sherman qui nous précède. A nouveau alerté, le Simoun tire quatre à cinq coups au jugé et sans résultat.

C'est alors qu'un agent de liaison survient, tout essoufflé, apportant l'ordre de décrochage. Il est exécuté avec célérité, car la situation risque de devenir de plus en plus critique. L'ennemi se rend compte de notre départ et il concentre son tir sur le ravin que nous devons traverser, entre les deux éminences.

Bientôt, toutes les unités se retrouvent au point de départ, en avant de Dompaire. L'infanterie se disperse en arc de protection pour la nuit. Tous les véhicules trouvent leur place au milieu du dispositif, chacun prépare son trou ou son abri. Le service est renforcé. Toute la nuit notre artillerie va "saupoudrer" les positions adverses.
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Le lendemain matin, d'un observatoire où la vue domine Dompaire et les routes qui s'en échappent, un guetteur attire notre attention sur les nombreuses silhouettes de chars que l'on aperçoit sur la route de Dompaire à Damas. Nous apprenons par ailleurs l'intervention dans de brefs délais d'un appui aérien et de fait, vers 9h00, les chasseurs arrivent, et après quelques tournoiements au-dessus de la zone de concentration des blindés ennemis, ils plongent sur leurs objectifs, lâchant bombes, rockets, obus, balles... Leur carrousel terminé, délestés de leurs munitions, les avions repartent. Nous les reverrons à deux autres reprises au cours de cette journée.


Vers 10h00, nous recevons l'ordre du départ. Abandonnant notre position, nous débordons Dompaire par l'Ouest en vue d'atteindre le Nord du village. Après la traversée d'un bois, nous passons la voie ferrée de Mirecourt et entrons dans Lavieville sous les ovations de la population qui nous apprend que de nombreux chars allemands ont quitté les lieux depuis une heure, se dirigeant sur Dompaire. Notre  infanterie fouille les abords de la voie ferrée et des premières maisons, tandis que les Sherman des chasseurs viennent nous relever. Je pousse une pointe jusqu'à l'entrée de Dompaire... jusqu'au carrefour de la route de Bazegney. Je place le Siroco face à Bazegney, le Simoun face à Dompaire. Ils sont en alerte, les pièces sont chargées, les pointeurs ont le doigt sur la détente car maintenant, nous étant rapprochés du centre du village, au bruit continu des moteurs et des chars en mouvement, nous nous attendons à en voir surgir à tout moment devant nous. Mais rien ne se passe, lorsque tout à coup nous sommes survolés par des avions de chasse américains. Redoutant des risques de méprise, je fais étaler rapidement sur les chars les panneaux d'identification rouge et or. Nous assistons alors aux manœuvres d'attaque et de ressource des chasseurs, pleins d'admiration pour la précision de leurs tirs dont certains passent au-dessus de nous pour aller toucher des objectifs à quelques dizaines de mètres plus loin.

Après le départ des avions, sur terre, dans notre secteur c'est toujours l'accalmie, à peine troublée par l'énervant crépitement d'un canon de 20 mm ou quelques coups de fusils isolés. Vers 13h00, nous voyons arriver le colonel Massu, commandant le sous groupement, qui vient se rendre compte de la situation et qui donne bientôt l'ordre de prendre position sur la hauteur où se trouve le cimetière. Nous y parvenons rapidement sans rencontrer de résistance. Les destroyers prennent des postes de surveillance, le Simoun sur un chemin qui mène au centre de Dompaire, le Siroco sur la route de Mirecourt et le Mistral sur celle de Bouzemont tournant tous les deux le dos à Dompaire. A côté de nous quatre Sherman et une cinquantaine de fantassins du Tchad prennent position devant le cimetière. De cette sorte de promontoire, on a une très large vue sur toute la région à la sortie Nord du village de Dompaire.

Depuis que nous nous y sommes installés, notre secteur est on ne peut plus tranquille. Mais voici que vers 15h30 des avions s'en prennent encore aux Panther et cette fois-ci dans la partie Nord-ouest de Dompaire, c'est-à-dire devant nous. Comme l’écrit le général Fonde dans l'agonie d'une Panzer Brigade : « Le ciel se déchire, la nature explose, et les Panther fuient dans les bois et les vergers ». Les avions à peine disparus, l'ennemi manifeste enfin sa présence. Deux obus de mortier éclatent entre les deux Sherman postés sur la route. Au même moment, des rafales de mitrailleuses dirigées sur nos véhicules rangés le long du cimetière déclenche un branle-bas de combat dans toutes les unités. Nous revoilà plongés dans l'action. Deux Panther sortent des dernières maisons et s'avancent sous les pommiers. Deux Sherman ouvrent le feu. Le 1er Panther atteint dans sa tourelle, prend rapidement feu ; le 2e est déchenillé à la suite d'un coup heureux sur la poulie de tension. Mes deux destroyers qui veillaient dans une direction à l'opposé n'ont pas eu le temps d'intervenir. Profitant d'une accalmie et pressentant d'autres engagements, je les ramène sur la route... laissant le Simoun sur la position-clé où je l'ai placé le matin et où il ne se passera finalement rien. A peine installé sur sa nouvelle position, en alerte, le Mistral tire trois coups sur un objectif que je ne distingue pas. A la radio, le chef de char m'apprend qu'il vient de tirer sur un Panther, à défilement, à la distance de 1600 mètres et que ses deux premiers coups ont du porter car il a disparu en laissant derrière lui une épaisse fumée noire.

Le paysage s'anime. Une vague d'infanterie allemande accompagnée de trois chars Panther s'avance à vive allure. Un signal de la main à Lyons, le chef de char du Mistral, et le coup part suivi de trois autres. Le premier char touché s'est arrêté et se met à brûler, les deux autres et leur escorte disparaissent dans la vallée. Mais voici une deuxième vague qui s'avance, semblable à la première. Dès son apparition, le Mistral a tiré et le char du milieu, touché, laissant échapper de la fumée, a encore la force de redescendre dans le ravin, où nous le retrouvons complètement calciné le lendemain. Tout redevient calme. Il est 18h30 et la bataille semble terminée, les ordres pour la nuit sont donnés. La route est complètement dégagée. Les deux Destroyers Mistral et Siroco prennent position devant le cimetière. Faisant le tour de nos positions avec le capitaine commandant la 5e compagnie du RMT, lorsque nous arrivons au cimetière, nous sommes très intrigués quand même par un bruit persistant de moteurs et de chenilles, à l'intérieur du village. Les allemands préparaient-ils une nouvelle sortie ? Je décide de rapprocher le Siroco et comme je l'invite à se tenir prêt à ouvrir le feu, il me répond avec un large sourire : « Je les attends ! ». L'attente n'a pas été longue. Dans la même direction où étaient apparus les deux premiers Panther, en voici trois nouveaux qui s'avancent. Le Siroco tire aussitôt ; il tire sans interruption, d'abord des perforants, puis des explosifs. Les deux premiers chars sont touchés mortellement. Le troisième manœuvre, il essaie de se placer sur la contrepente du verger pour réduire sa silhouette et répondre aux coups qu'il reçoit. Ces coups, je les vois arriver sur son blindage avant, mais celui-ci est d'une telle épaisseur, que nos obus ne parviennent pas à le perforer. Bientôt, cependant, son immobilité totale nous prouvera qu'il a été mis hors de combat. Un quatrième Panther, que l'on a vu passer rapidement au cours de l'action, s'est mis en batterie dans l'endroit le plus touffu du verger et de sa position il ne tarde pas à nous arroser. Deux obus sifflent à nos oreilles et vont s'écraser sur le mur du cimetière, un troisième ricoche sur le contrepoids de la tourelle du Siroco. L'équipage ne s'est aperçu de rien... l'obus est passé entre le bras du chef de char et la tête du chargeur. Le Siroco riposte et tire sur le char ennemi ses dernières munitions. Le Panther agressé nous envoie trois ou quatre obus fumigènes pour masquer son décrochage. Tout est maintenant vraiment terminé. Toute la nuit, comme d'immenses torches, des chars allemands brûlèrent, éclairant étrangement l'atmosphère. Le lendemain matin, nous partîmes en patrouille à la recherche de nos victimes. Nous les découvrîmes aux endroits présumés où elles avaient été touchées, toutes entièrement calcinées. De nombreux cadavres d'allemands gisaient aux alentours.

En parcourant les vergers et les rues de Dompaire, nous découvrîmes aussi une vingtaine d'autres chars ; les uns complètement disloqués ou brûlés par les bombes ou rockets de l'aviation ou par l'artillerie, les autres intacts, en état de marche, abandonnés par un ennemi complètement démoralisé, tel ce char qui avait tenté vainement de faire demi-tour dans une petite rue du village et dont l'arrière-train était venu se prendre, comme dans une pince, pour ne plus en sortir, dans l'intérieur d'une maison, ou cet autre dont l'immense canon était resté bloqué entre les deux murs opposés d'une étroite ruelle.

 

Ce témoignage nous a été transmis par le Commandant Durville en 2006.