La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Opération Châtel-sur-Moselle

2e DB

Elle débute le 14 septembre 1944 dans l’après-midi par une approche vers la Moselle. Le détachement dont ma section fait partie est composé de deux pelotons de reconnaissance du 1er Spahis, deux sections de chars Sherman, une section de chars légers, une section du Génie et la 9e Compagnie du RMT commandée par le Capitaine Dronne. L’ensemble est sous les ordres du Capitaine Lucien du 1er RMSM (Spahis).

Ma section est réduite à 3 chars du fait que le mien, le ‘’Hartmannswillerkopf’’ est à l’atelier divisionnaire pour changement de la tourelle et du canon ; le Dixmude y est aussi, pour réparation de ses réservoirs endommagés par le coup de bazooka de Remoncourt.

Le 15 septembre 1944, les automitrailleuses des spahis reconnaissent le gué praticable. Le pont entre Noméxy et Châtel avait été détruit par les allemands quelques jours auparavant. Nous franchissons le gué sans encombre, la Moselle est basse et Châtel n’est pas occupée. J’ai pour mission de couvrir la sortie Est en direction de Moriville. La tête de pont s’installe et consolide ses positions. Tout est calme.

Le 16 septembre 1944, en fin d’après-midi, l’attaque allemande se déclenche. Nous ne voyons rien, mais entendons notre artillerie qui pilonne les chars ennemis venant de franchir une crête et qui descendent vers Châtel. Quelques chars sont détruits par l’artillerie, d’autres s’approchent, nous entendons le bruit des moteurs sans les voir. Ils progressent dans un secteur assez boisé. Tout de suite, un des chars de l’autre section est incendié, le chef de char tué ; il a été tiré de loin par un Panther dont le canon surclasse nettement les nôtres. Les mitrailleuses allemandes tirent sans arrêt dans notre direction, sans dommage pour nous.

Un jeune, engagé à Paris dans le petit Groupe Franc intégré à la Compagnie, est blessé à 200 m de nos lignes. Il semble gravement atteint, il est hors de vue de ses camarades de patrouille. Commandant ma section à pied, j’ai pu observer l’évolution de la patrouille et, tout de suite, je me précipite dans la zone battue par l’infanterie allemande. J’arrive à ses côtés, il est inanimé. J’éprouve quelques difficultés à le hisser sur mon dos, j’y parviens et le ramène dans nos lignes sous une pluie de balles sans être touché. I lest pris en charge part les infirmiers, mais hélas, il mourra quelques instants plus tard, malgré les soins qui lui sont prodigués.

Après cet incident, je remonte à pied rejoindre le ‘’Grand Couronné’’ devenu mon char de commandement en raison de l’émetteur radio dont il est équipé. Mes affaires, les cartes et autres documents se trouvent dans une traction avant Citroën, récupérée après Remoncourt et qui a traversé la Moselle remorquée par un de nos chars.

A la tombée de la nuit, l’attaque se précise. Les chars allemands se remettent en marche. A quelques centaines de mètre devant nous, une grosse ferme est en flamme, mais nous ne voyons rien. Etant en écoute radio sur le ‘’Grand Couronné’’, je me trouve soudainement sur la fréquence radio des boches. J’entends des ordres, beaucoup de contre-ordres. J’ai l’impression qu’il règne chez eux une grande pagaille. Nous sommes très surpris, Car jamais les chars ne sont utilisés la nuit.  Branchant le poste émetteur sur la même fréquence, je leur dis en allemand qu’une grande attaque, menée par des chars américains, va se déclencher et qu’il faut faire demi-tour !

Quelques instants après, je réussis à faire passer l’un des chars Panther entre notre position et la ferme en feu. Il se présent en ombre chinoise, et le Sergent Fournier fait ouvrir le feu sur lui. Une dizaine d’obus perforants sont tirés. Trois ricochent sur le blindage du Panther. Heureusement, le dernier obus passe sous la tourelle et pénètre dans le char, qui explose immédiatement et brûle entièrement. Peu après, un deuxième char se présent, deux coups de canons sont tirés, mais ils ricochent également, le char a le temps de sortir de la zone éclairée par l’incendie, pas de chance pour nous.

2e DB

Dans le même temps, les fantassins allemands progressent rapidement vers nos positions avancées, tenues par la Compagnie Dronne, appuyée par les automitrailleuses du Capitaine Lucien. Les pertes sont sérieuses des deux côtés. Vers minuit, le combat cesse. Les allemands n’insistent pas, la défense de Châtel a tenu.

A 3h00, coup de théâtre, ordre de repli immédiat. Il faut évacuer Châtel et repasser la Moselle. Nous n’y comprenons plus rien. C’est la première fois que la 2e DB abandonne un terrain conquis. Explication : l’Etat-major américain a estimé que nous étions trop en pointe.

En pleine nuit, sans lumière, les véhicules à roue décrochent les premiers. Les chars ensuite repassent la Moselle. Le dernier char resté en place est le ‘’Grand Couronné’’. Manque de chance, ses batteries sont à plat à cause de l’écoute radio trop prolongée sans mise en marche du moteur. En catastrophe, je fais remonter un de mes autres chars pour prendre le ‘’Grand Couronné’’ en remorque pour lui faire faire demi-tour et relancer son moteur. Tout cela à 50 m des allemands, qui ne bougent pas, croyant sans doute à une arrivée de renforts. Ma Citroën traction avant où j’avais mis mes affaires repasse la Moselle tirée par le ‘’Grand Couronné’’, qui est le dernier véhicule à quitter la tête de pont.

La reprise de Châtel deux ou trois jours plus tard coûta beaucoup plus cher en hommes et en matériel. Nous avons appris par la suite que l’opération menée de nuit par les chars Panther sur Châtel avait été commandée personnellement par le Général Von Manteuffel, grand spécialiste de l’arme blindée.