La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

1ère Compagnie de Chars de la France Libre

 1ère CCFL

Chronique de la 1ère Compagnie de Chars de la France Libre

Pierre Crosnier

 

Fin de la Campagne de France

Blessé

Dès notre arrivée les cigarettes nous ont été offertes par Charles Gambert au nom de son équipage, ainsi que la possibilité de nous abriter le long du char en attendant de rejoindre Brouville et une évacuation.

Pendant ce temps le "Chou" est revenu au char et ne voyant personne, a pensé que nous étions restés dedans bien que les portillons des postes AV ouverts l'intriguaient. Il a pu constater sur notre pauvre char que trois obus allemands nous avaient atteints. Le premier est entré au niveau du bouchon de remplissage du réservoir de Gas-oil droit. Il n'avait qu'une chance sur cent de rentrer là en raison de la forme du blindage à cet endroit prévu pour protéger l'orifice permettant d'arriver à ce bouchon. C'est cet obus perforant qui a percuté un de mes trois obus incendiaires et provoqué cette flamme intense. Si l'on mesure que cet obus incendiaire était un "rond" de 75mm de diamètre sur une superficie verticale de 3 mètres par 2 mètres soit 6 mètres carrés, on verra la déveine que nous avons eue d'être percutés là. Heureusement nous n'avions pas d'explosif dans ces parties potentiellement vulnérables car nous serions morts d'éclats.

L'équipage m'a remercié d'avoir imposé une répartition des munitions contraire aux normes.

Les deux autres obus allemands de 88 ont pénétré dans la partie AR du char, au centre entre les moteurs et ont terminé leurs trajectoires, l'un dans le système de frein de recul du canon et l'autre dans la boite de vitesses entre les mécanos AV. Ces éléments nous serons racontés par des camarades ayant vu notre pauvre char le lendemain.

Les obus qui nous ont éliminés provenaient de la ligne de crêtes entre Hablainville et Vaxainville truffée de 88. C'est l'un d'entre eux qui nous a eus. Cette ligne de crêtes aurait dû être conquise par le sous groupement La Horie avant que nous ayons quitté Brouville. Elles n'ont pas été conquises, nous n'avons pas été informés de ce retard et notre progression en arc de cercle autour de Baccarat nous a amené à montrer notre "cul" aux 88 qui n'ont pas manqué l'aubaine.

La distance entre ce 88 et nous devait être aux alentours de 3000 mètres. Pointage facilité par notre halte.

Le 51e Evacuation Hospital est à Vincey. Ils sont installés sous les tentes et assurent tous les soins nécessaires aux blessés des attaques en cours y compris les opérations d'urgence.

Nous apprendrons qu'il y a 24 heures que le premier élément de cet hôpital a été monté. Nos chères ambulancières nous y laissent après avoir fait tout ce qu'il était humain d'espérer d'elles.

Grand merci à tant de courage, de compétence et de gentillesse de ces filles qui ayant à peu près notre âge auraient pu se dispenser de ce style de vie. Nous n'avons pu les embrasser mais notre respect et notre admiration étaient visibles. Nous sommes tous passés rapidement sur la table d'opération où le nécessaire nous a été prodigué pour nous assurer le moins de séquelles possibles.

Sous la tente post opératoire j'ai retrouvé un fantassin du Tchad blessé dans la Moselle au gué entre Noméxy et Châtel par un éclat d'obus qui lui avait ouvert le ventre dans l'eau comme une césarienne. Il en était sorti tenant sa tripaille entre ses mains et d'après les infirmiers il avait de bonnes chances de s'en sortir. (J'apprendrai lors d'une réunion d'Anciens de la 2e DB à la Vieille Hauteville le 14 septembre 1986 que ce garçon, du Génie, s'appelait Pernod et avait survécu à sa terrible blessure.)

Il y avait aussi à quelques lits de moi un fantassin allemand qui aux dires des mêmes infirmiers avait été blessé par rafale de mitrailleuse de char lors de l'attaque de la rue principale de Brouville. Lorsque ces infirmiers ont appris qu'il y avait de fortes chances pour que ce soit une de nos victimes, ils n'ont rien manifesté mais le lendemain matin l'allemand avait disparu, nous n'avons pas pu obtenir de précision à ce sujet.

Le personnel de l'hôpital de campagne était très prévenant et nous étions bien soignés et nourris. Toutefois-en raison du volume de blessés qu'ils recevaient nous pensions que dès qu'il serait possible nous serions évacués. Nos croûtes en particulier sur les yeux étaient collantes et leur rupture faisait mal si bien que pendant un certain temps nous étions aveugles sans savoir à coup sûr si cela était passager ou non. Situation désagréable dont je garde mauvais souvenir ainsi que mes trois camarades Vanwesmael, Toupet et Arthur.
J'ai omis de dire qu'au moment où nous quittions Brouville en ambulance le "Chou" avait pu nous rejoindre et je ne peux décrire ce moment d'intense émotion. Il m'a dit en me quittant "Pierrot tu me quittes, je suis foutu".

J'ai essayé de le consoler mais il n'avait pas le moral et hélas c'était la dernière fois que je le voyais vivant. Il sera tué d'une balle dans le cou tirée par un sniper comme chef de char du "Kila" lors de l'attaque d'Herbsheim. Il venait de relever "1'Ankenes" qui n'ayant plus de munitions avait demandé à être provisoirement relevé pour compléter ses pleins. C'est Gaby qui m'a raconté cela le 5 novembre 1944.

Nous apprenons que lors de la prise de Merviller le 31 octobre 1944, le char "Keren" de la 3e section a été touché lui aussi et que le tireur Juge et le mécanicien Le Gonidec ont été tués.
Nous sommes évacués par train sanitaire ainsi que des spahis et des gars du Tchad sur l'hôpital français de Dijon.
Notre infirmière de wagon est Madeleine Caroll, actrice américaine. Avoir une aussi jolie infirmière n'est pas sans tenter des gars de 23 ans bien que notre état physique nous ramène rapidement à une vue des choses du moment plus réaliste.

 

6 - 7 novembre 1944

Nous sommes débarqués à Dijon par les personnels du train sanitaire et convoyés par les Services Sanitaires Français de Vichy jusqu'à l'hôpital. Nous sommes une quinzaine de gars de la DB pas gravement touchés sauf un gars du Tchad dont l'ensemble du bras droit est dans le plâtre et tenu à l'horizontale par une attelle et un plâtre de poitrine. Son pansement sent mauvais et il serait temps qu'il soit soigné.

Nos fiches d'hospitalisation portent sur la poitrine, le nom de la Division, le numéro du Régiment et l'inscription" FFL" puis viennent les renseignements médicaux fournis par les américains.

La vue de notre qualité de "Forces Françaises Libres" déplait visiblement au médecin qui nous reçoit, ses propos deviennent agressifs et se terminent par " nous n'avons pas le temps de vous soigner aujourd'hui, nous verrons demain ce que nous pourrons faire ". Autant dire que le moral en a pris un coup d'autant plus que notre présence ne semble pas être appréciée non plus par les autres services de l'hôpital à la manière dont nous sommes logés et nourris.

Le 7 novembre 1944 dans l'après-midi, malgré nos demandes aucun soin ne nous ayant été prodigué, le bras du gars du Tchad sent de plus en plus mauvais. Nous décidons de foutre le camp et de rejoindre le Val de Grâce où la Commandante Conrad est affectée.

Nous prenons le train en cachette car nous n'avons pas d'argent pour prendre les billets et nous avons été refoulés de la gare par les CRS. Avec l'aide des cheminots auxquels nous avons raconté nos pérégrinations nous prenons le train de Paris, qu'ils ont fait arrêter à la gare des marchandises. Nous leur devons un fier merci.

Arrivés à Paris nous n'avons aucune difficulté à être convoyés jusqu'au Val de Grâce où Madame Conrad nous accueille à bras ouverts, nous fait soigner, nourrir et vêtir.

Nous lui racontons nos ennuis à Dijon et notre évasion grâce aux cheminots. Elle nous assure que cette affaire n'en restera pas là et qu'elle veillera à ce que les responsables soient punis.

Notre histoire fait le tour du Val de Grâce et nous devenons l'attraction de l'hôpital. Il est hélas bien probable qu'il faudra amputer du bras notre pauvre camarade du Tchad.

Saloperie de Vichystes.

Nous sommes bien soignés et petit à petit nos croûtes tombent laissant apparaître une peau rosée de jeune bébé.