La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Le 12e Régiment de Chasseurs d'Afrique en Lorraine

Le Colonel Michel de MISCAULT m'a remis, il y a peu, une copie de ses mémoires. 70 ans après, nous allons donc pouvoir revivre au jour le jour les combats vus depuis le char de commandement du 3ème Peloton du 4ème Escadron du 12ème Régiment de Chasseurs d'Afrique de la Division Leclerc.

 

Vendredi 29 septembre 1944

Avec Roland Lambolez, sur la Gnôme-et-Rhône piquée aux Allemands à Haillainville, direction Gerbéviller, Lunéville (arrêt chez les amis Hagen), Nancy. Nous apprenons que Pagny-Sur-Moselle est libérée depuis le 16 septembre. En route, par Liverdun: le pont sur la Moselle entre Frouard et Pompey est sauté. Joie de retrouver nos familles après 15 mois de séparation et sans nouvelles.

Nous ne restons que 3/4 d'heure à Pagny pour un arrêt à Pompey chez les parents de Roland. Pour gagner du temps, je traverse la Moselle entre Pompey et Frouard sur la planche qui sert aux piétons.

Un peu de repos chez les amis Seitz à Nancy, mais il faut repartir "avant les aurores". Réservoir à sec. Le seul véhicule que nous trouvons pour y remédier est un … gazogène!!!

Il ne nous reste qu'à faire du stop. À 11h00, nous sommes à Hadigny. La solidarité est remarquable au peloton. Le seul à ne pas être au courant de notre fugue, c'est le Chef de peloton!
À 14h00, comme si de rien n'était, je pars en patrouille à la Ferme "La Campagne". Rencontre avec des FFI, plus sympathiques et efficaces que ceux de Remoncourt.

Samedi 30 septembre 1944

Avec Roland, nous pensons que l'escadron ne peut être engagé un dimanche, et nous reprenons la direction du Nord, en stop, cette fois, pour ne pas être retardé par une panne éventuelle.

Roland reste à Lunéville chez les amis Hagen. Je pousse jusque Nancy: un tour dans la famille de maman à Laxou, chez le Supérieur du Grand Séminaire, le Père B.

Dimanche 1er octobre 1944

Le dimanche après-midi, je quitte la famille Seitz, je récupère Roland et quand nous arrivons  à Hadigny, nous découvrons un village "mort". Plus un seul véhicule. Portes et fenêtres fermées. Où est donc passé le 3e Escadron? Finalement, nous découvrons un paysan qui nous apprend le départ de l'escadron à 8h00 et nous remet l'itinéraire prévu, laissé par un gars du PHR à l'intention des amis absents au moment de la mise en route, car nous n'étions pas les seuls: entre autres, P'tit Louis, Poupon…

Direction Xaffévillers: une vingtaine de kilomètres seulement, mais fort heureusement, une Jeep nous prend en charge. C'est un Capitaine du RMT. Nos tenues de sortie, toutes propres et bien repassées, contrastent avec son treillis. Il me semble préférable de lui dire la vérité. J'aimerais retrouver ce Capitaine dont j'ignore le nom. "Si vous étiez de ma Compagnie, je vous fouterais dedans. Mais, comme vous n'êtes pas de chez moi, montez. Pour ne pas avoir d'histoires avec votre Capitaine, je vous lâcherai un peu avant Xaffévillers." Il nous apprend que ça chauffe dans le coin. Avant de nous larguer, il nous indique le mot de passe. "Merci, mon Capitaine!"

Vers 18h00, nous sommes enfin dans ce bled. Le plus vite possible, je retrouve René qui pousse un soupir de soulagement: "Va te présenter à La Motte. Il est furieux après toi." Je reçois un bon savon: "J'avais confiance en toi. Tu fais bien ton boulot de conducteur de l'A.M. de pointe. Tu es séminariste et tu trouves le moyen de te barrer! Je ne peux pas te donner de tour de garde supplémentaire avec ta fonction. La taule, tu t'en fous! Comme punition, tu partiras le dernier du peloton en permission." Je comprends l'embarras dans lequel nous avions mis l'aspi, car au départ d'Hadigny, plusieurs équipages étaient incomplets, dont l'AM de pointe et l'obusier. C'est peut-être grâce à quoi le peloton ne fut pas engagé à Anglemont. (Bernard m'a précisé le 2 septembre 1985 qu'il avait refusé cette mission.)

Lundi 2 octobre 1944

Depuis la veille, le 2e peloton mène un dur combat à Anglemont."Bobing" (Dessauge) et Draï, enlisés, réussisent à démolir deux chars allemands avec le 37 de leur A.M.

Mais il y a3 tués dont l'Aspirant Delahaye,4 disparus: le Lieutenant Gendron, blessé, sera fait prisonnier, les 3 autres seront tués dont Maurice Gilbert (MdL Chef), grand ami de René Troëlet plusieurs blessés.

Ordre de départ dans l'après-midi, puis contre ordre.Nous admirons au passage la conscience professionnelle du Trésorier qui nous apporte la solde. Comme 1ère Classe, j'ai droit à 956 Francs.

Mardi 3 octobre 1944

L'après-midi, dans un petit village voisin, enterrement des tués de ces deux derniers jours. Avec Roland, P'tit Louis et je ne sais plus lequel, nous portons le cercueil de l'Aspirant Delahaye.

Mercredi 4 octobre 1944

Le matin, nous quittons Xafféviller et par une très mauvaise route, nous retrouvons Haillainville, où nous resterons jusqu'au 30 octobre.

Pour le Peloton de La Motte, Haillainville, c'est la Mère Cosserat, c'est la Mado. Il faudrait tout un chapitre pour en relater les aventures. Bien des épisodes seraient classés X.

Un jour, "Frère Roland de la Miséricorde" découvre une quarantaine de bouteilles de mirabelle dans la cave de la Mère Cosserat. Quand les voisins l'apprennent, leur réponse est encourageante. Elle ne peut pas se plaindre d'avoir été volée, car, chaque hiver, tel Monsieur le Curé pour la collecte du Denier du Clergé, elle faisait sa tournée… pour quémander ce précieux élixir lorrain: "Je n'ai plus de mirabelle pour me faire des grogs." Je ne sais le nombre de grogs qu'elle a pu se faire. Mais ce qui est sûr, c'est que le peloton a gardé son tonus, grâce à la gnôle de la Mère Cosserat. Il en restait encore pour partir vers Baccarat.

Les familles sont très sympathiques.Avec P'tit Louis, Poupon Viard et le "grand Delorme", il nous est même arrivé de donner un coup de main, chez Chanal et chez Paquin, pour les vendanges et pour l'arrachage des pommes de terre.Chaque équipage garde un excellent souvenir de la famille qui nous loge et souvent nous invite à sa table, quand une bonne partie du peloton ne se retrouve pas chez Cosserat.

La "Simone" est chez Chanal, cultivateur, quatre enfants.L'équipage de Jean Beyler est chez Drand, en face.Des séances de tir à la 12,7, près de Saint-Boingt, améliorent l'ordinaire le jour où des chevreuils s'égarent dans ce qui sert de champ de tir.

Dimanche 8 octobre 1944

Ce séjour me permet aussi de retourner dans ma famille à Pagny-Sur-Moselle, "presque en règle", avec un ordre de mission signé par le Capitaine Lucien pour conduire un petit camion en réparation à Nancy. C'est un Renault 2 tonnes récupéré chez les Allemands. Robert Duret, de l'Échelon, est en Jeep. Je le suis péniblement avec un pont arrière qui se dégrade de plus en plus.

À Nancy, les ateliers Renault font la semaine anglaise, bon prétexte pour aller à Pagny, où nous avons failli ne jamais arriver. Il fait nuit. Et Bébert roule tous phares allumés. Ce que n'apprécie pas un poste de MP américain peu avant Marbache. En nous collant le colt sur la tempe, ils nous demandent nos papiers. L'ordre de mission n'est valable que pour Nancy. Bébert essaye de leur expliquer notre situation et notre intention d'aller chez mes parents. Les Américains sont furieux parce que nous roulons pleins-phares et les Allemands ne sont pas loin de l'autre côté de la Moselle, ce que nous ignorions. Dans mon portefeuille, je trouve ma fiche de vaccination. Cet "Immunization register", formulaire américain, a l'effet d'un sésame. Les deux MP se concertent, retirent enfin leur colt, nous laissent repartir, mais en nous suivant avec leur Jeep.

Avec les "yeux de chat" [nom donné aux phares en mode black-out], Bébert ne connaissant pas la route ne va pas vite. Après Belleville, je prends le volant, et, sans aucun mérite, je peux foncer… et perdre les Américains. À la sortie de Pont-À-Mousson, de nouveau arrêtés par un poste de MP. Nous pensons avoir été signalés par radio. Pas du tout. Les policiers américains nous demandent si nous pouvons conduire un stoppeur à Pagny-Sur-Moselle.
C'est ainsi que nous bénéficions d'une petite détente aux alentours du dimanche 8 octobre.

Lundi 9 octobre 1944

Le Renault est réparé et, sous la pluie, nous regagnons Haillainville.
Dis-donc, Bernard, je devais partir en permission le dernier du peloton. Qu'en penses-tu?
De temps en temps, les GMC de l'escadron nous conduisent à Lunéville où nous bénéficions de douches dans des casernes occupées par les Américains. Il nous arrive de revenir avec des treillis en meilleur état que les nôtres, échange standard non prévu au programme.

Dimanche 15 octobre 1944

Il fait bon à Haillainville, mais les occasions ne manquent pas de faire des sorties "extra muros", ce que n'apprécie pas le Colonel Rémy qui vient nous faire une petite visite inopinée dans l'après-midi du dimanche 15 octobre: 42 manquants à l'appel de l'escadron.

Pendant ce mois d'octobre, nous avons remis en état nos véhicules.Les effectifs se sont complétés. Pedro Boy nous a rejoints. Depuis l'Angleterre, il avait été détaché à la Circulation Divisionnaire. Blessé à Paris, il s'est débrouillé pour retrouver le peloton.Hélas! Un manquant, Jacques Demarle, vieux compagnon de René depuis toujours et qui est décédé dans un accident le 30 septembre. (NDLR: à Châtel-sur-Moselle le 29 d'après Dominique Forget)Jack Stanislas, blessé sérieusement, reviendra au peloton en mai 1945.

Mercredi 18 octobre 1944

Le 18 octobre, Henri de Boisoudy vint faire une visite de retrouvailles au Tremblois. Et comme ma permission de convalescence se terminait le 19, je lui demandai s'il pouvait me ramener à Moyen. Çà avait été une bonne permission.

Jeudi 19 octobre 1944

Le soir au dîner, Baillou me proposa de reprendre le commandement de mon peloton ce que j'acceptai d'autant plus volontiers que j'y comptais bien! Mais cela fit bien des mouvements car Vautrin prit le commandement de l'ancien peloton Zagrodski et que le pauvre Catala fut mis sur la touche et passa quelques jours au PC du Régiment comme officier de liaison. Outre moi, les chefs de peloton étaient l'Aspirant Dufour et le Sous-Lieutenant Vautrin. Vautrin et Cheysson (qui fut ensuite Ambassadeur et Ministre des Affaires Étrangères) nous avaient rejoints en Angleterre.

Moyen était un peu en retrait du front, environ 5 km. C'était un village assez calme. Mais on entendait, la nuit, que les villages du front étaient bombardés et je n'aimais pas du tout ces bruits nocturnes. À propos de ces bombardements, les plus bruyants étaient les Nebelwerfer. Cette arme devait son nom au fait que son premier usage avait été de lancer des fumigènes, mais à ce moment ils tiraient de gros explosifs. Le Régiment en avait reçu pas mal à son arrivée dans le secteur. Cheysson décrivait les tirs de façon humoristique: — «Tu es en observation en char; tu es pris d'une envie… tu sautes en bas de ton char et tu commences à te soulager; à peine commencé tu entends un boum comme si on frappait une barrique vide; suivi d'un ronflement, comme le passage d'un train. Tu te dis tiens un Nebelwerfer; ne t'inquiète pas, achève, referme tranquillement ta braguette; remonte doucement en char; tu boucles alors ton tourelleau; le bruit augmente et encore quelques secondes… un barouf épouvantable, mais on ne risque rien.»


À Moyen, les journées étaient calmes, on vérifiait le matériel, on faisait un peu de tir aux armes légères. À proximité du village, le long de la Mortagne, une voie de chemin de fer en courbe faisait un joli amphithéâtre avec son talus de 3 à 4 mètres de haut; Baillou avait trouvé que cela faisait un champ de tir idéal.

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Exercice de tir: le Lieutenant Baillou au bazooka

J'en profitai pour essayer un pistolet Herstal de 9 mm que j'avais pris sur un Feldwebel fugitif en Normandie, il avait la particularité d'avoir un chargeur de 13 coups et se révéla excellent, plus précis et plus léger que nos "Colt" de calibre 11,43 qui en outre avaient un recul terrible. L'autre pistolet était un Mauser long dans un étui en bois qui formait une crosse démontable, l'ensemble tout à fait amusant mais sans doute le canon était-il usé car il n'avait aucune précision. Le Herstal était tout à fait remarquable, on touchait une boite de conserve à 30m à tous les coups. J'étais bon tireur au pistolet, mais Rouillon était bien meilleur que moi: ce détail eut de l'importance peu de jours plus tard.

Vers le 25 octobre 1944

Nous ne restons pas longtemps à Moyen. Nous allons nous installer à la ferme de Mervaville. Le PC de l'Escadron et l'Échelon est dans les bâtiments de la ferme (clairière au milieu des bois) les pelotons ont pris position en lisière de ce bois.

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Bugeïa et Nougaret devant le Bordelais II camouflé près de la ferme de Mervaville

L'artillerie allemande et les Nebelwerfer sont assez actifs dans ce moment. Comme le déplacement de 2 escadrons de chars risque de manquer de discrétion et de provoquer une réaction, nous prenons les plus grandes précautions. La relève commence vers 20h00. Le déplacement des chars se fait par un chemin de terre entièrement défilé aux vues de l'ennemi, avec interdiction d'allumer les phares. Je suis chargé de conduire l'Escadron. Bien que nous ayons fait une reconnaissance de ce chemin de terre, je constate au bout de 500m que nous ne sommes  plus sur le chemin mais au milieu des chaumes. Il faut dire que la nuit est sombre avec de gros nuages qui cachent les étoiles. À pied je réussis à retrouver le chemin assez vite et décide de conduire l'Escadron à pied. Je tiens derrière mon dos une lampe torche emballée dans un mouchoir et mon char suit, suivi lui-même par les 16 chars de l'Escadron, chacun ne perdant pas de vue les yeux de chats du précédent (toute petite lumière qu'on n'aperçoit plus à 100m). Vers 22h00 nous finissons par arriver et les gens que nous relevons trouvent le temps long.

La vie à Mervavilleest calme pour nous sans artillerie allemande. Il y eut un seul incident. Dans mes consignes de secteur, transmises par mon prédécesseur, il était dit que nous devions tous les jours envoyer une petite patrouille à pied prendre liaison avec un poste américain qui était chargé de repérer les batteries d'artillerie allemandes. Un beau matin la patrouille revient en disant: — «Mon Lieutenant, les Amerloks se sont fait kidnapper!» Je vais, avec le chef de patrouille, rendre compte à Baillou. Les 3 américains avaient disparu. Il restait leur Jeep, un groupe électrogène et du matériel d'écoute. Baillou envoya l'Échelon ramener tout ce qui traînait à Mervaville. On mit tout dans la Jeep qu'on envoya au PC du Régiment. Nous gardâmes le groupe électrogène qui éclaira la popote pendant le reste de la guerre, car on n'avait pas toujours du courant électrique. Le Commandant Minjonnet piqua une belle colère: — «Je ne veux pas que mes équipages de char fassent des patrouilles à pied, on a déjà bien assez de pertes comme cela.» Il est vrai que ces consignes de secteur sont des usages dangereux où on est amené à faire des choses inconnues des responsables et ces consignes peuvent être facilement périmées.

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La ferme de Mervaville et sa boue (Collection Michel de Miscault)

Vers le 29 octobre 1944

Il ne faut pas croire que cette guerre en dentelles devait durer, ni que c'était le début d'improbables quartiers d'hiver. Le Général Leclerc avait des fourmis dans les jambes: il décida de prendre Baccarat.

Deux jours avant, le Commandant Minjonnet, Baillou et le docteur Nettik (on ne sait pourquoi ce dernier!) firent une reconnaissance pour voir comment on allait faire du bruit: une diversion. Imprudemment, ils s'engagèrent dans un champ de mines. Le Docteur et Baillou furent blessés. La blessure du Docteur fut bénéfique pour les hôpitaux français. Car dans ses longues journées d'hôpitaux il réfléchit à un procédé de récupération de la pénicilline dans l'urine des blessés américains, afin d'approvisionner les hôpitaux français qui n'avaient pas encore droit à ce remède miracle.

Quant à Baillou il nous fut enlevé pendant près d'un mois. L'intérim fut assuré par le Capitaine d'Alançon.

Mardi 31 octobre 1944

Le 31 octobre Baccarat fut pris par Rouvillois. L'Escadron devait, depuis les hauteurs qui dominent Azerailles, faire diversion par une canonnade. Mais la brume du matin nous empêcha de régler le moindre tir et d'Alançon fit rapidement cesser le feu. C'était la prudence. D'ailleurs Baccarat fut pris en fin de matinée.

Mercredi 1er novembre 1944

Nous gagnons Pettonville par Azerailles. Au Nord de Pettonville, d'Alançon réunit Dufour, Vautrin et moi devant Herbéviller à 3 km devant nous. Nous devons prendre Herbéviller: — «Miscault, vous y allez, droit devant nous, avec la section de la Compagnie Langlois (8/III RMT). Dufour, à gauche de Miscault, vous faites un crochet pour attaquer le village parallèlement à la N.4. Vautrin, vous suivez Miscault en réserve.» Il nous donne une carte au 1/50.000°, magnifique: devant nous, d'après la carte, il y a des prairies et des cultures jusqu'au village. Nous partons en bataille (5 chars déployés en 1 rang). Le Lieutenant commandant la section souhaite être sur mon char derrière ma tourelle. Nous partons. Arrivés sur la crête qui est devant nous, énorme surprise: au lieu du terrain découvert prévu, on ne voit que des arbres. Je réfléchis rapidement: tout plutôt que de se mettre en colonne sur la route que nous longeons, elle est peut-être minée et l'arrivée sur le village, en colonne, diminue beaucoup les chances de succès. Je pense que ces arbres sont des plantations de moins de 30 ans car nos cartes datent de 30 ans. Avant de laisser mes chefs de char paniquer, je commande par radio: — «En avant, en première: dès la lisière, prenez les arbres par le blindage, évitez les barbotins (grosses poulies qui entraînent le char par les chenilles). On va passer en les écrasant.» Eh bien, ça passe assez bien même: les sapins se déracinent et les bouleaux cassent. Voici la lisière, mais ce n'est pas encore la bonne, il y a une autre langue de bois devant. Je débouche le premier et, en me retournant, je vois mes chars qui débouchent à gauche et à droite, le spectacle est impressionnant. On voit d'abord les sapins qui basculent sans raison apparente et le char apparaît derrière! Le chef de section est accroupi derrière la tourelle, je lui demande si ça va. Il a l'air ravi. Comme moi il pense sans doute à la terreur des braves Allemands qui doivent commencer à nous attendre, sur la route sûrement. Il n'y a pas que les chars qui débouchent, voici un chevreuil affolé. Sans nous arrêter, nous le tirons à la mitrailleuse, il ne faut que 2 secondes pour l'avoir: "bons tireurs!" Puis je demande à tout le monde de bien s'aligner sur moi, il faut que nous arrivions tous ensemble: c'est à la 3ème plantation que nous débouchons: le village est à 300 mètres, nous stoppons et nous tirons sur tout ce qui bouge. À la mitrailleuse d'abord, les Allemands ne nous attendaient pas là: ils changent de position de tir, mais ils ne peuvent guère en choisir d'autres car nos mitrailleuses les couchent à terre. À l'entrée du village au bord de la route, il y a un gros sapin. Je vois une équipe de mitrailleuses avec une MG42 qui se met en batterie à son pied: «Bugeïa, tu as vu la mitrailleuse au pied du sapin. — Oui mon Lieutenant. Nougaret un explosif. "Feu!"» Le beau spectacle que voilà: le sapin monte en l'air tout droit à 4 ou 5 mètres, puis retombe sur le côté. Il me semble qu'en face l'épouvante est à son comble. Je regarde le Lieutenant, sa section est d'ailleurs déjà prête: — «Il me semble que c'est le bon moment. Je vous fais accompagner par mon groupe de gauche. — Oui, je crois qu'ils sont mûrs.» Je donne l'ordre à Quefelec de protéger la section dans le village.

Là, pour moi, changement d'ambiance, le combat de rue pour les chars ça peut être un nid de guêpes. À ce moment Rouillon s'approche de mon char; il me crie: — «Tu permets que j'accompagne les chars dans le village? — Oui, bien sûr. Mais sois prudent.» Je ne sais pas où est Dufour, son chemin était plus long, mais il ne devrait pas tarder. Je rends compte du premier temps de la manœuvre; pendant ce temps, j'entends le pont sur le ruisseau La Blette sauter et j'en rends compte aussi avec regret; enfin, ce n'était pas l'objectif de s'assurer ce pont, de toute façon on ne pouvait pas aller plus vite. Il y a d'ailleurs un autre pont sur La Blette. C'est en dehors du village, à 300 m de l'endroit où je me trouve, j'y envoie Yvars.


Puis, comme tout à l'air tranquille, je vais voir aussi comment ça se présente. Je laisse le Bordelais II à l'entrée du village. Les prisonniers commencent à arriver. Je pars à pied vers le "Périgord". Ce pont est pour la voie ferrée d'un chemin de fer à voie étroite qui allait à Blamont. En revenant vers mon char dans une prairie de 200 x 300 m, j'entends des départs d'artillerie; le bruit des obus se renforce rapidement, je me jette à plat ventre. J'ai bien fait: les 4 premiers coups tombent autour de moi. Le pré a été labouré autrefois, comme souvent en Lorraine, en formant des ados de 5 à 6 m de large bordés de chaque côté par des rigoles, je me roule jusqu'à la rigole la plus proche, là, je me juge aussi à l'abri que possible; voilà la rafale suivante. Il n'y a plus qu'à attendre la fin du tir. Ils nous ont envoyé une cinquantaine de coups, je rigole intérieurement, car en dehors de moi qui suis en plein milieu des arrivées, les plus proches sont les prisonniers rassemblés à environ 150 m!


Pour le groupe de Queffelec qui progresse sur la grande route vers le pont, j'entends du renfort qui arrive: c'est Dufour avec une autre section d'infanterie.Le tir à l'air terminé, je me lève: la première chose que je vois, c'est le Half-track du PC avec d'Alançon. Je vais vers lui. Il s'était arrêté à la lisière du bois attendant la fin du tir d'artillerie. Je lui rends compte de ce que je viens de voir. Le "Périgord" contrôle bien le pont; de l'autre côté de LA Blette, le terrain n'est pas favorable, en particulier de l'autre côté de La Vezouze il y a une crête qui voit tout, à 2,5 km, mais qu'est-ce que c'est pour un 88.

Je reviens vers mon char et trouve Queffelec et Rouillon. Le nettoyage du village s'est bien passé: — «Grâce au Lieutenant Rouillon», me dit-il, car au bout de 2 ou 3 maisons, les fantassins étaient un peu attardés dans les baraques et j'ai bien failli recevoir un Panzerfaust, mais le Lieutenant Rouillon marchait derrière mon char, et quand le boche est sorti à la fenêtre pour tirer, le Lieutenant a tiré plus vite que lui et ne l'a pas raté. — «Merci mon ancien» lui dis-je.Le troupeau des prisonniers à bien augmenté, ils sont plus d'une centaine.

Nous entendons alors plusieurs coups de canon, très sec, et pas d'arrivée; est-ce qu'on va encore être obligé de se mettre à plat ventre? Quelques secondes après on entend Vautrin à la radio: les trois chars qui ont passé La Blette sont démolis par des canons antichars postés sur la crête derrière La Vezouze. — C'est vraiment trop bête. Heureusement il n'y a pas de perte en homme.

Après cela d'Alançon décide de rester tranquille dans Herbéviller. La nuit va tomber, il réunit les chefs de peloton; on attribue les cantonnements: il me donne la partie Ouest du village. Je choisis une maison modeste deux chambres et une cuisine. Je prends la chambre sur la rue. Kaiser place le char devant la fenêtre pour me protéger de l'artillerie. Les fenêtres des deux pièces que l'équipage occupe sur le jardin sont obstruées par des armoires à linge: ça coupe la lumière, mais c'est plus prudent. Nous cassons la croûte ensemble.

Mercredi 1er novembre 1944

La matinée se passe à creuser des trous pour nous protéger de l'artillerie allemande qui n'arrête pas de tirer. Nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de la Vorvogesenstellung.

Dans l'après-midi, direction Montigny. Avant l'entrée du village, à droite, le char d'hier est toujours là, mais hors d'usage. J'en aurai l'explication deux ans plus tard par un prisonnier allemand affecté à la ferme en face de chez mes parents. Joachim est à peu près de mon âge. Il est excellent mécanicien et parle couramment français et anglais. Je le rencontrais pendant mes vacances. Inévitablement, nous en sommes venus à "parler de nos campagnes". Joachim se trouvait à Montigny le 31 octobre 1944. Ne pouvant réparer ce char, l'ordre a été donné de le rendre inutilisable, et de se replier. Le 1er novembre, Joachim et ses camarades n'étaient plus à Montigny. Ils furent faits prisonniers beaucoup plus tard.

Le peloton a pour mission de protéger le déminage par le Génie du pont en direction de Domèvre. Nous arrêtons nos véhicules après le carrefour, prêts à foncer. Tout à coup, violent tir de l'artillerie allemande. Bernard, René, P'tit Louis et d'autres plongent dans le fossé… rempli d'eau. Un obus démolit la Jeep, conduite ce jour par Georges Caër. Trois autres tirs d'artillerie suivent. Pas un blessé au peloton, mais sapeurs, fusiliers-marins et chasseurs du 501 ont des pertes.

Nous revenons au carrefour de Reherrey (dégagé par Cantarel). L'artillerie allemande ne désarme pas.

Note sur le Sherman GASCOGNE:

On trouve une photo du Gascogne détruit sur le site "Histoire Lorraine".

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Les photos qui suivent montrent le FRANCHE-COMTÉ qui a sauté sur une mine près d'Ogéviller.

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Jeudi 2 novembre 1944

Le lendemain, le Capitaine LANGLOIS nous invite à sa popote. Car l'Escadron n'est pas destiné à rester en entier à HERBÉVILLER. Je me rends à la popote avec DUFOUR, derrière nous nos sous-officiers. On y accède par un petit escalier de 5 marches en pierre et tout de suite à droite il y a un gros tas de fumier, car c'est la maison d'une belle exploitation. Je m'arrête pour regarder les environs: comme tout le monde parle je ne prends pas garde à un petit chuintement bien caractéristique suivi d'un floc et je vois dans le tas de fumier la queue en étoile d'un joli obus de mortier de 120 qui n'était pas là tout à l'heure. Derrière j'entends la voie délicieusement bourguignonne du MdL Chef SAVIGNON. — «Nous autres, mon Lieutenant, nous sommes protégés par le diable.» C'est un solide buveur ce bon SAVIGNON, ce qu'il appelle le diable, c'est Bacchus. C'est vrai que nous étions tous deux ensembles à JOUY-EN-JOSAS où son char a également été détruit. À l'entrée dans la popote, tout le monde nous félicite. En tant que Lorrain, je vante l'utilité de ces bons tas de fumier. Le lendemain, on fit désobuser ce projectile.

Boucher les fenêtres, c'est prudent, mais on ne voit pas grand-chose dans cette obscurité. Il y a un garage en face de chez nous. Je vais y faire un tour. Il y a des ampoules de 6 et 12 volts, mais nos chars sont en 24V. Je m'aperçois qu'une ampoule de phare et code de 12V placée dans une douille 220V normale, à baïonnette, a ses deux filaments alimentés en série et un phare-code de 12V 50W devient ainsi une lampe à deux filaments de 24V x 100W. Je tire des fils avec NOUGARET et voilà nos deux logements éclairés et nous garderons ce dispositif jusqu'à la fin de la campagne. Contre toute attente l'artillerie allemande reste sage; il est vrai qu'ils économisent les munitions et les 50 coups qu'ils ont tirés sur moi en pure perte ont fait un trou dans leur stock.

Nous sommes très bien. Sans doute à cause d'un pont écroulé, la VEZOUZE forme un grand lac qui recouvre la moitié du jardin, ce lac à 500 mètres de large.

Vendredi 3 novembre 1944

L’Escadron est retiré et se porte à l'Ouest à FRÉMÉNIL. Je reste avec la Compagnie LANGLOIS. La grande activité des fantassins du Tchad est de se saisir d'un cochon et de le mettre à mort. Cette cérémonie se passe en pleine rue sans se préoccuper des vues de l'ennemi. Voyant cela cet après-midi avec le Capitaine LANGLOIS, je lui fais remarquer cette manifestation peu prudente: — «C'est vrai qu'ils sont un peu inconscients, mais c'est pour cela qu'ils sont braves.» Je fais néanmoins chercher un char pour surveiller l'horizon dangereux. On entend arriver un avion, c'est un Piper Cub de notre artillerie. Il va surveiller imprudemment, lui aussi, les crêtes au-dessus de la VEZOUZE. Le cochon, lui, a fini de crier, le seau est plein de sang, l'agitation de la rue se calme. Mais du côté du Piper Cub ça se gâte. On voit une traînée de points lumineux verts qui montent de la côte vers lui. Le chef de char a vu; je lui confirme l'ordre de tirer 4 ou 5 obus. Et ma foi pour un tir à 2500m il se débrouille bien: le tir s'arrête, le Piper se dérobe en faisant des cabrioles et une minute après arrive un brancard précédé d'une croix rouge. Le tireur ne fait pas de détail avant qu'on ait pu crier halte au feu, il tire un nouveau coup qui semble arriver entre les deux porteurs de brancard qui s'aplatissent. Je l'engueule quand même; mais les infirmiers ont dû avoir plus de peur que de mal, ils se relèvent. Le Piper reprend son observation et personne ne tire. Les spectateurs nombreux sont ravis de l'efficacité du tir.

Jeudi 2 novembre 1944

Il pleut toujours… de la pluie… et des obus.Nous pataugeons dans la boue. Les guitounes sont trempées. Ce n'est pas grave. En face de nous, à VACQUEVILLE, le peloton VEZY subit de sérieux accrochages: DUVAL et le grand REB sont tués, LAURENT et de GALEA blessés.