"J'étais à Coincourt !"

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Hubert Mazure,

 

 

Le 1er octobre 1944, dernier jour de repos à Buissoncourt, nous arrive un nouveau lieutenant, une nouvelle Jeep et un GI pour remplacer Wenzel.

Le lieutenant Rogers, un homme de taille moyenne, très élégant, très courtois: la mobilisation l’a pris acteur dans un grand théâtre de Broadway. Le GI vient du 3e team, son nom est Roberts ; natif du Maine, c’est un étudiant.

La Jeep reçue en remplacement de celle qui a été perdue, est une Jeep armée d’un mortier, mais comme nous en avons déjà une, la Jeep à Soudoff, on transforme cette dernière en remplaçant le mortier par une mitrailleuse. Le lieutenant y prend place, moi également.

 

 

De bon matin, le 2 octobre 1944, nous nous dirigeons vers Valhey et nous mettons en poste d’observation sur une colline qui domine le village ; nous y restons trois jours. Plusieurs fois par jour, des P.47, des Thunderbolt, passent et vont attaquer les positions allemandes : l’un d’eux, au moment où il pique, prend feu, une longue flamme jaillit et il s’abat.

Je passe maintenant mon temps en disputes avec Paschal qui, de plus en plus, veut que je retourne chez moi. Heureusement que je suis soutenu par le lieutenant Rogers qui, lui aussi, veut me garder. Paschal boude.

 

Le quatrième jour au matin, « move up ! » : direction Arracourt. Un peu avant d’y arriver, nous relevons le 2e Régiment qui est en position sur un promontoire boisé, en avant des lignes. Il pleut, le chemin est un marécage. Nous laissons nos véhicules au bas du promontoire à la garde des radiotélégraphistes et nous montons sur la colline par un chemin à pic, coupé de tranchées datant de la dernière guerre : les mitrailleuses et les mortiers armant les jeeps sont montés sur la colline et mis en position. Nous passons la nuit sur le sommet, mais nous irons prendre nos repas près des véhicules, à 100 mètres en contrebas.

Devant nous, à flanc de coteau, un petit bosquet, puis, au bas de la pente, une plaine qui s’étend jusqu’aux positions allemandes, à cinq kilomètres, sur la rive du canal de la Marne au Rhin. Cette plaine, c’est le « no man’s land ».

Dans le bosquet qui se trouve devant nous, gît un char allemand que le génie a mis hors d’usage. Je vais y faire un tour et je remarque dans la tourelle une mitrailleuse intacte mais à laquelle il manque quelques pièces. Je vais chercher Joé, nous nous armons de pinces et de clefs, et allons démonter l’arme que nous apportons près des véhicules. Nous retournons alors au char et cherchons les pièces manquantes : nous finissons par les retrouver toutes, éparses, mais nous ne savons comment les ajuster. Heureusement Slagle est là : en un tournemain ma mitrailleuse est montée, elle fonctionne, mais il manque encore le frein de bouche.

Le lendemain, Joé, Slagle et moi allons rôder dans le no man’s land. Après avoir parcouru environ un kilomètre, dans un repli de terrain nous nous trouvons en présence de plusieurs chars allemands démolis : treize, en ligne, sur une distance de 200 mètres. Ces 13 chars ont été les victimes du 37e Bataillon de la 4e Division Blindée : des chars allemands attaquaient quand une formation de P.47 les bombardèrent en piqué, les équipages des chars s’enfuirent et se réfugièrent dans les fossés ; à ce moment les Sherman  les prirent en enfilade et les détruisirent tous.

Slagle grimpe dans les chars, fouille, trouve une mitrailleuse extérieurement brûlée qu’il s’approprie pour l’ajouter à sa collection. Pour les freins de bouche, je n’ai que l’embarras du choix. Je vais jusqu’au char le plus éloigné, là, je dois me boucher le nez : sous le véhicule il y a un cadavre carbonisé. Cela n’empêche pas Slagle accouru, de grimper et de fouiller à la recherche d’un pistolet, sa marotte. Malheureusement, c’est bien plus difficile à trouver qu’une mitrailleuse, car il y a bien plus d’amateurs. Si j’avais le choix, je préférerais certes aussi un parabellum.

De retour, le sergent Paschal me fait une scène, il me reproche d’avoir été me promener dans le no man’s land, un endroit fort dangereux où on peut sauter sur une mine. De plus, je dois quitter l’escadron, je suis bien au-dessous de l’âge militaire et c’est pitié de voir un enfant exposé à de tels dangers quotidiens. Interposition du lieutenant : tant qu’il sera là, je pourrai rester, l’escadron ne doit pas perdre sa mascotte, ajoute-t-il en matière de conclusion.

         

Dans l’après-midi, une escadrille de P.47, tourne autour de la colline : ayant repéré un objectif qui doit être un convoi sur une route distante de trois kilomètres de notre position, les avions piquent et lâchent chacun leur deux bombes de 250 kilos, puis reviennent, à plusieurs reprises, attaquer le convoi à la mitrailleuse, en rase-mottes ; chaque fois des mitrailleuses allemandes ripostent sans aucun résultat. De la route, montent des colonnes de fumée noire : les bombes ont atteint leur but.

Pendant ce temps, l’artillerie allemande se montre peu active, se contentant d’envoyer, de temps à autre, à de longs intervalles, quelques obus sur un petit bois situé à environ cinq cents mètres de nous. Tout aussitôt, un avion de reconnaissance prend l’air, tournoyant pour repérer la pièce d’artillerie ennemie, et nos canons lui envoient plusieurs salves, car, par contraste, notre artillerie ne ménage pas les munitions, c’est un roulement continu.

         

Le lendemain, la 6e Division Blindée est relevée par la 26e Division d’Infanterie, la « Yankee Division », entièrement recrutée dans la Nouvelle Angleterre, le pays des purs Yankees.

Le 3e jour, le G-2, qui est l’équivalent du 2e Bureau français, nous prévient de la venue probable d’une patrouille allemande pour le courant de la nuit prochaine. Durant ma garde à la mitrailleuse, une mitrailleuse crépite au loin, sur la gauche ; les mitrailleuses de la Yankee Division ripostent : la patrouille est repoussée. Puis des traçants montent dans le ciel et viennent tomber près de nous, dans les buissons. Peu après l’artillerie américaine tonne : dans le lointain un brasier s’allume.

 

 

Le 8 octobre 1944, un dimanche, notre peloton fournit une patrouille. Le capitaine désigne les hommes qui doivent y prendre part : dans l’armée américaine, il n’est pas d’usage de demander des volontaires pour les missions dangereuses. Une demi-douzaine de GI part donc à 03h00, sous la conduite du sergent Beasley ; ils reviennent à 15h00, en ramenant un cochon, tué par Archie et dépecé par le boucher d’Einville. Ils ont reconnu une position allemande du côté de Coincourt et sont accueillis par des rafales de mitrailleuse.

         

Le soir, ordre par radio : « move up ! » Nous descendons de la colline les lits, les armes et les munitions. Soudain, je suis en bas, un coup de feu et une balle siffle : je remonte en hâte chercher des munitions et j’aperçois avec stupéfaction Woody, maintenu par deux camarades, la main ensanglantée. J’apprends qu’ayant saisi sa mitrailleuse par le canon, il tire l’arme à lui : la détente s’est accrochée à quelque chose, le coup est parti et la balle lui traverse la main. C’est ainsi que presque tous les accidents arrivent : la faute en est à la cartouche qui, le chargeur enlevé, reste dans le tonnerre de l’arme.

Woody est évacué, je m’empare de sa carabine car il y a longtemps que j’en convoitais une. Avec ma mitraillette, cela me fera deux armes : mais j’ai un faible pour la carabine, ce sera mon arme habituelle.

Le lieutenant m’annonce que nous allons monter à l’attaque de Coincourt, reconnu par la patrouille. Nous partons sous une pluie battante. Arrivée à un fossé, en plein champ, notre Jeep s’embourbe ; la Jeep de Diel rentre dans notre arrière, nous débourbe, mais s’enlise à son tour. A nous maintenant de la tirer de là... et les voilà embourbées toutes les deux. Heureusement qu’un camion passe par là, revenant après avoir approvisionné une batterie d’artillerie, nous tirer de ce mauvais pas est pour lui l’affaire d’un moment.

Il continue à pleuvoir. Nous rangeons nos véhicules dans un champ, près du carrefour de la RN 414 et d’une petite route allant à Athienville. Une grange est proche, nous y passons la nuit. Nous avons été prévenus que les armes doivent être prêtes, que nous partirons à 3h00 du matin.

         

03h00, par une nuit noire, nous rejoignons nos voitures après avoir déposé nos lits dans les automitrailleuses qui restent là. Les occupants de ces véhicules montent avec nous dans les jeeps emportant les mitrailleuses. Les jeeps ne doivent d’ailleurs nous mener que jusqu’au point où nous serons déposés, là nous commencerons notre patrouille. Avant de nous mettre en marche, Paschal me demande de rester avec les automitrailleuses, je refuse et j’emporte ma carabine et me garnis abondamment de chargeurs.

 

Parvenus à Bathélémont nous laissons les véhicules dans un champ, mais emportons à dos d’hommes mortiers et mitrailleuses. Il pleut à torrent, et je n’ai pas d’imperméable. On me donne à porter une bande de mitrailleuse. Nous sommes là tout l’escadron A, trois peloton de trois teams chacun, soit environ 90 hommes, plus une cinquantaine appartenant à la section hors rang. Chaque peloton marche en file indienne : nous sommes donc trois de front. Nous sommes groupés par un team : je suis avec Joé. Il fait si noir que j’ai de la peine à distinguer le dos de celui qui me précède. Nous grimpons rapidement sur une colline : sur la pente, nous traversons une clôture, non sans peine, car nous avons oublié de nous munir de cisailles pour couper les fils de fer. Nous arrivons à un chemin, que nous suivons ; mais c’est un chemin de terre et l’on, trébuche dans les flaques d’eau : on ne fait pas cent pas sans s’étaler au moins une fois tout de son long. Nous sommes tous déjà trempés. Jamais ce lieu n’a entendu une telle collection de jurons grognés à mi-voix.

         

Arrivées à Bures, les trois files se séparent : notre peloton est maintenant seul. Et nous continuons à barboter dans la boue ; des fils de fer barbelés traînent à terre et vous prennent les jambes. Puis des obus allemands passent en miaulant. Les jurons redoublent, et pourtant le plus dur n’est pas fait, mais nous y voilà : nous entrons dans les marais de Parroy et bientôt, dans l’eau jusqu’aux genoux, nous nous envasons. Ce n’est plus une marche, mais une série de trébuchements, une allure d’hommes ivres, et ce qui est le plus dur, nos mains ne sont pas libres, nos bras sont chargés d’armes et de munitions.

L’aube se lève comme nous entrons dans le marais : je vois trois files d’hommes, courbés sous le faix, mitrailleuses, mortiers, obus, chargeurs, armes portatives, tous avançant lourdement, en silence.

Nous entrons dans une forêt de roseaux, ils ont bien deux mètres de haut. Nous zigzaguons, essayant de garder la direction, écartant les roseaux avec les épaules. Quand nous traversons des ruisseaux, nous sommes dans l’eau glacée jusqu’au ventre. Ereintés, nous sommes obligés de nous arrêter pour souffler tous les cent pas. Nous sortons enfin des roseaux, mais nous sommes encore dans le marais, pas moyen de s’asseoir pendant une courte halte. Il reste encore plus d’un kilomètre à faire dans ce maudit marécage, et il y a maintenant de plus en plus de clôtures qu’il faut franchir : manoeuvre peu commode quand on a de l’eau jusqu’aux genoux, les pieds dans la vase et les bras chargés. Enfin, le dernier ruisseau passé, le sol est plus ferme.

Le jour est maintenant levé. Au loin des fusées éclairantes et des balles traçantes sillonnent le ciel. Dans le lointain le clocher de Coincourt : nous approchons de l’ennemi. Nous montons une côte raide : nous ne sommes plus qu’une douzaine, les autres teams se sont, les uns après les autres, égrenés dans différentes directions, de manière à encercler Coincourt. Nous avons comme armement une mitrailleuse, c’est Slagle qui la porte. A la sortie d’un petit bosquet nous débouchons sur un vaste plateau dominé à gauche par une colline boisée. Du sommet de cette colline part une fusée éclairante : c’est un avant-poste allemand qui signale notre arrivée, et il nous reste un kilomètre à faire, à découvert, et à leur vue.

Nous sommes à moitié morts de fatigue. On me donne à porter une seconde bande de mitrailleuse et je suis désigné comme servant de la mitrailleuse de Slagle. Nous avançons par petits bonds de cinquante mètres, nous plaquant dans la glaise rouge au terme de chaque course. Ah ! Nous sommes cette fois réellement camouflés, camouflés en « tas de boue ».

         

Coincourt est maintenant à un kilomètre. Une série de petits bonds nous mènent sur la route allant de Coincourt à Arracourt. Après chaque bond, au moment du plaquage, je dois engager une bande dans la mitrailleuse. Et pas moyen de se défiler, il n’y a pas le moindre abri. Pourquoi les Allemands ne tirent-ils pas sur d’aussi belles cibles ? Ils sont pourtant là, sur la crête de la colline, nous dominant, puisqu’ils ont lancé une fusée éclairante. Je ne puis l’expliquer que d’une manière : il n’y a là qu’un avant poste, chargé de signaler notre arrivée, mais trop peu nombreux pour attaquer.

Nous franchissons une route, enjambons trois clôtures, et nous dirigeons péniblement vers une colline qui domine Coincourt. Que la route est longue ! Nous avons du mal à soulever  les pieds de terre, nous sommes à la limite de nos forces. Et malgré tout, je suis content de moi : je regarde mes camarades, tous des hommes faits, et ce n’est certes pas moi qui suis le plus fatigué.

Hardi ! Voici la position qui nous est assignée : un méplat sur cette colline qui domine Coincourt, mais il faut y grimper : les derniers mètres sont les plus durs. Par bonheur, à flanc de coteau, nous traversons un verger, il y des pommes sur le sol : à la hâte chacun ramasse ce qu’il peut, nous avons la gorge sèche comme du parchemin et c’est avec volupté que nous mâchons ces bienheureux fruits.

Enfin, nous y sommes. Tous nous nous laissons tomber sur le sol, n’importe où. Je vois encore Slagle, un colosse pourtant, qui, aussitôt tombé à terre, replie son bras sur sa mitrailleuse, y pose la tête et s’assoupit.

En marchant la sueur nous coulait sur le visage, maintenant, arrêtés, nous claquons des dents, car nos vêtements sont imbibés d’eau : au-dessus de la ceinture, par l’eau du ciel qui tombe sans arrêt, au-dessous par l’eau du marais. Et pourtant, nous ne pensons à rien, nous restons couchés là, sans un mouvement. Douce torpeur !

Après une heure de quasi léthargie, le froid nous oblige à nous lever et à nous secouer. D’abord les armes : elles sont couvertes de boue, nous les nettoyons.

J’aperçois mon frère, qui vient, lui aussi prendre position sur la colline en compagnie du sergent Beasley. Il a pour tâche le déminage des chemins ; n’ayant pas apporté d’appareil spécial détecteur, « la poêle à frire », il doit farfouiller avec un bâton dans toutes les flaques d’eau, lieu d’élection que les Allemands choisissent pour placer les mines antichars. Après Bures, son team est affecté à la garde du flanc droit, et il pénètre dans Coincourt. Il n’y a plus d’Allemands.

 

Le village de Coincourt est perdu par les Américains lors de la contre-attaque allemande sur Lunéville. La veille de notre présente attaque, 2500 Allemands occupaient le village, mais à la suite de notre intense préparation d’artillerie, croyant que nous allions attaquer avec des chars, ils l’évacuèrent. C’est pourquoi notre escadron peut s’en emparer sans coup férir. Si les Allemands avaient su ce qu’il en était, nous ne l’aurions pas eu si facilement.

Soudain, nous voyons des silhouettes au sommet de la colline, elles se défilent et traversent rapidement une route qui longe la crête ; deux d’entre elles transportent une mitrailleuse à la manière d’un brancard, ce qui est une caractéristique de la mitrailleuse allemande. Ce doit être nos Allemands du poste d’observation, ceux qui ont signalé notre présence. Le lieutenant veut les observer à la jumelle, mais les verres sont recouverts d’une couche de boue. A tout hasard, il fait tirer quelques rafales de mitrailleuse pour les effaroucher.

Peu après, l’artillerie allemande commence à bombarder Coincourt croyant sans doute que nous y sommes installés. C’est un vacarme épouvantable.

 

Vers 11h00, je trouve le courage de me lever et d’aller inspecter les environs. Tout proche, il y a de nombreux abris allemands, forts bien faits, recouverts de planches et bien garnis de paille. Il n’y a certainement pas longtemps qu’ils sont abandonnés. En avant, un char Panther démoli. Plus près une vache blessée est couchée.

Le lieutenant et Slagle partent en patrouille sur la colline : Slagle y gagne un fusil américain automatique qu’il trouve en route. De retour, pour abréger les souffrances de la vache blessée, il lui tire dans la tête une balle de son Colt 45, ce qui ne paraît pas inquiéter le pauvre animal : ce n’est qu’à la onzième balle que la tête s’affaisse.

Des hommes de la section hors rang arrivent sur la crête, au-dessus de notre position, ils mettent aussitôt leur mitrailleuse de 50 en position et tirent sans arrêt. Sur quoi ? Nous ne pouvons le savoir : sans doute sur des snipers qui se trouvent dans les bois, sur l’autre versant de la colline.

Fatigués, Joé et moi allons nous allonger dans un de ces excellents abris allemands, bien rembourrés de paille, et ne tardons pas à nous endormir.

 

A 17h00, la faim nous réveille : il y a 24 heures que nous n’avons rien mangé. Justement Paschal, très inquiet de notre absence, nous cherche pour nous faire monter une garde.

A quelque distance, il y a un champ de pommes de terre, l’un de nous va en déterrer, tandis que nous essayons de faire un feu pour les faire cuire sous la cendre. Faire un feu, cela nous connaît, car c’est un des grands amusements du GI en campagne ; seulement, en temps normal, si le bois n’est pas bien sec, on verse dessus un bidon d’essence et il faut bien que cela flambe. Mais ici, nous n’avons pas d’essence, aussi notre feu est-il piteux et il nous faut manger nos pommes de terre à moitié crues : ce n’est certes pas un régal, d’autant plus qu’il nous faut bien les porter à la bouche avec nos doigts couverts de boue, ça craque sous la dent, mais nous avons si faim !

 

Nous attendons le Second Régiment qui doit nous relever : les hommes doivent déboucher sur le plateau, à notre gauche, et nous sommes si anxieux de les voir arriver, qu’à tour de rôle nous montons une garde bénévole pour être aussitôt averti de leur venue. Mais le crépuscule vient, et personne ne se montre ; inutile de dire que les insinuations les plus malveillantes ne font pas défaut, d’autant plus qu’il y a une espèce de rivalité latente entre les deux régiments : les hommes du 42e accusent ceux du 2e d’être experts en l’art de tirer au flanc et d’esquiver les missions dangereuses et fatigantes. Et pour comble de malchance des bruits suspects de chars montent vers nous de la forêt de Parroy, dont la lisière se trouve à deux kilomètres. Va-t-il falloir nous battre le ventre creux ?

Enfin une silhouette apparaît dans la brume, puis une autre, puis deux files. Ce sont eux, mais ils sont encore loin et ce n’est guère qu’une demi-heure plus tard qu’ils sont près de nous. Consigne passée, nous reprenons le chemin du retour, plus allègrement qu’à l’aller, car, en plus de l’espoir d’un bon souper et d’une bonne nuit, nous sommes délestés : nous avons laissé toutes les munitions sur place.

 

Maintenant il fait nuit, mais il ne pleut plus, les étoiles brillent. Arrivés au marais, nous le contournons, il faut pourtant passer les ruisseaux : que c’est froid, cette eau qui vous monte jusqu’au ventre ! Près de Bures, nous nous perdons et nous dirigeons droit vers les lignes allemandes. A ce moment sur notre droite, nous entendons un bruit de véhicules circulant dans les champs : qu’est-ce encore ? Le bruit se rapproche, à tout hasard j’arme ma carabine... et nous distinguons quatre jeeps ; ce sont les nôtres, et c’est bien par hasard que nous nous sommes rencontrés, car eux aussi se sont perdus et marchent à l’aveuglette, d’autant plus qu’ils ne peuvent emprunter les chemins, à cause des mines.

Mais quelle direction prendre ? Nous décidons de rechercher nos traces laissées la nuit précédente, en venant, et qui ne doivent pas être loin : nous les trouvons, en effet. Nous nous empilons dix par Jeep, plus les mitrailleuses, mais tout le monde se tasse avec le sourire.

Nous franchissons d’abord un fossé profond pour entrer dans les champs, l’avant de notre Jeep butte dans le fond, elle se cabre, mais passe quand même : ce soir la chance est pour nous. Pour suivre plus facilement nos traces de l’aller, un GI monte sur le pare-choc de la première voiture et guide la marche. C’est une chevauchée fantastique dans la nuit : nous franchissons fossés, clôtures, ruisseaux, à toute allure, grimpons sur une colline, dévalons de l’autre côté. Nous rencontrons un chemin : où va-t-il ? Hurrah ! C’est le bon, et nous ne tardons pas à rencontrer des half-tracks du PC de notre escadron. C’est alors de l’allégresse quand nous apprenons que, dès ce soir, nous coucherons à Buissoncourt. Arrivés près des autos, nous récupérons nos lits. Je ne retrouve pas ma Jeep, peu importe, je grimpe dans la première venue, et tout le peloton s’ébranle.

Nous sommes plongés dans une douce torpeur : fermant les yeux, nous voyons les quatre serveurs qui vont remplir nos assiettes de mets succulents, la bonne paille dans laquelle nous allons dormir, à l’abri de la pluie et du vent, et les pancakes brûlants nageant dans du sirop d’érable pour le réveil. Par hérédité, sans doute, j’adore ce sirop qui est de la sève concentrée d’érable, l’arbre héraldique du Canada.

Derrière nous, Archie raconte des blagues : j’entends son rire qui couvre le bruit du moteur. Mais quelle fringale : il y a maintenant 30 heures que nous n’avons rien mangé... pardon, deux pommes de terre à moitié crues.

 

A 23h00, arrivée au campement, ruée vers la cuisine : les quatre serveurs sont à leur poste, alignés derrière leurs marmites, louches et fourchettes en main, ils nous attendent. Nous nous gorgeons, et vite, vite, dans la paille.

Pour la première fois, depuis longtemps, j’enlève mon pantalon pour me coucher : cela n’a plus de pantalon que le nom, c’est une carapace de boue.

         

Tandis que notre escadron s’empare de Coincourt, les deux autres occupent Parroy  et Hénaménil. Ces coups de main fait avancer nos lignes de dix kilomètres. Nous ne devrions pas avoir de pertes malheureusement, les routes sont minées : les hommes à pied ne risquent rien, mais deux majors de notre unité, qui suivent les hommes en Jeep, sont tués. Les Allemands ont empilé quatre mines anti-char l’une sur l’autre ; la première voiture est pulvérisée, l’autre, qui suit, veut la contourner et sauta à son tour, venant coiffer les restes de la première. Les occupants des deux voitures sont tous tués sur le coup.

Depuis lors, on empile des sacs de sable devant les sièges pour amortir les chocs en cas de rencontre de mines.

         

Toute notre vie, nous nous souviendrons des journées de Lunéville et de Coincourt. Lunéville : pendant plus d’une heure le sifflement des balles, les éclatements des obus, le danger à chaque seconde, mais le danger en Jeep, sans fatigue. Coincourt : pas une balle ne siffle à nos oreilles, seulement le froid, la boue, la faim, la fatigue jusqu’à la limite de la résistance et par la suite, chaque fois que l’on parlait d’un coup dur, ce n’est jamais à Lunéville qu’on pense, mais à Coincourt.

« J’étais à Coincourt ! » tel est l’argument sans réplique qui ferme la bouche de ceux qui n’y étaient pas allés. La guerre terminée j’ai revu notre capitaine et, lui aussi, considère la journée de Coincourt comme la plus dure de toute la campagne.

 

Après l’affaire de Coincourt, mon frère décide de partir ; la marche en avant s’est arrêtée, il n’y a plus d’espoir de gagner Berlin en une marche triomphale. Et puis, par suite de diverses circonstances, il a perdu presque deux années depuis le début de la guerre et se trouve fort en retard dans ses études ; d’autre part il espère se présenter à une session spéciale du baccalauréat qui doit avoir lieu au mois de décembre. Il s’engagera ensuite dans les Blindés français.

Pendant le repos, le capitaine réunit tous les hommes du peloton pour leur communiquer l’ordre du jour du général Patton, citant la 4e Division Blindée et le 2e groupement de Cavalerie de Reconnaissance, pour leur conduite et leurs faits d’armes durant la campagne de France, de la Normandie à la Lorraine. Il nous annonce aussi que notre colonel, blessé pendant la retraite de Lunéville, sera bientôt de retour parmi nous. La nouvelle est accueillie par un triple hurrah. Il nous dit aussi que depuis le débarquement le régiment a perdu 53 % de ses effectifs.

 

Et nous avons de nouveau pendant quelques jours, les douceurs de la cuisine, le cinéma, le club de la Croix-Rouge, cigarettes, bonbons et chewing-gums à discrétion.

Quelqu’un imagine un procédé de décoration des pistolets qui obtient un très gros succès. Les heureux possesseurs de ces armes enviées remplacent les plaques de poignée réglementaires, en bois, par des plaques en plexiglas, transparentes (en fait des plaques taillées dans des pare-brise de Jeep) : de cette manière le pistolet fait double usage, c’est à la fois une arme et un porte photographie.

Slagle touche une nouvelle automitrailleuse, la section hors rang de notre escadron ramène de Coincourt un canon allemand de 20 mm, une arme qui, avec affût, pèse bien deux cents kilos. Il manque nombre de pièces, mais avec de la persévérance et grâce au zèle des mécaniciens qui y travaillent jour et nuit (à titre d’amusement bien entendu), il est enfin au point. La nouvelle court dans tout l’escadron : on ne parle que de ce fameux canon, on fait la queue pour l’admirer, on félicite les possesseurs, heureux comme des rois. Pensez donc : un canon lançant de mignons obus de 20 mm. Le GI qui l’a trouvé ne veut plus s’en séparer et le place derrière sa Jeep. Rien de plus cocasse de voir ce canon automatique, plus long que la Jeep qu’il chevauche. Notre Slagle en est vert de rage : il n’a qu’une mitrailleuse de 13 mm.

Derrière la maison dans laquelle nous campons, il y a un canon anti-char abandonné par les Allemands: les servants sont capturés dans une cave où ils se sont réfugiés. Quelques heures avant notre arrivée des habitants de l’endroit sont venus rôder autour de l’arme et l’un d’eux, tout bêtement, tira sur la corde à feu : le canon chargé, le coup partit, et si l’obus ne fit aucun mal, la culasse, dans le recul, entra dans les côtes d’un pauvre diable qui se trouvait contre la pièce. Le lendemain, une Jeep de l’escadron C viendra le chercher : le jour du départ, nous voyons la Jeep qui fièrement, traîne en remorque le canon deux fois plus lourd qu’elle. Je ne pense pas qu’ils pourront le traîner bien loin !

 

Le repos fini, nous nous dirigeons vers la forêt de Bezange où mon team installe un poste d’observation à l’orée de la forêt, tout près des premières lignes de la « Yankee Division » qui occupe ce secteur. La position est fort tranquille, chaque nuit, illumination aux fusées éclairantes : alors les mitrailleuses crépitent, mais ce sont généralement des vaches qui sont les victimes. Et aussi parfois, de sourdes détonations suivies de mugissements : ce sont encore des vaches qui sautent sur des mines.

Ces booby traps sont des petites mines qui prennent des formes inattendues : on en met sous une pierre, dans une serrure, dans une boîte de conserve qui traîne à terre, sous un tronc d’arbre qui invite à s’asseoir. Les Allemands, parait-il, car je ne l’ai jamais vu, en ont placé sous des blessés abandonnés sur le champ de bataille de manière à déchiqueter à la fois, le malheureux et l’homme qui le relève. Elles sont fort redoutées, et, à chaque instant, quand l’un ou l’autre veut se saisir de n’importe quoi qui traîne, on entend un camarade qui hurle :

          -« Don’t touch ! » (Ne touchez pas !).

 

Tous les soirs, en attendant de monter ma garde, j’ai pris l’habitude d’aller m’asseoir, en compagnie de Joé qui monte la garde à la radio, aux places avant de l’auto blindée. Nous fermons le capot, masquons les meurtrières, et la lumière du tableau de bord ou de lampes de poche, nous lisons, causons, ou écoutons des airs « swing » en fumant des cigarettes. Dehors, il pleut, c’est l’enfer, ici, dans ce calme réduit, c’est le paradis.

Notre période d’observation terminée, nous allons en réserve en attendant le repos. Notre PC est à Moncel sur Seille, hors de la ville, dans un ancien camp de déportés polonais. Derrière, près de la route de Moncel à Bezange, des pièces de 240mm, bien camouflées, tirent de temps en temps, ébranlant l’air ; les coups de départ de ces pièces brisent les vitres à 500 mètres à la ronde.

Nous campons en plein champ ; Joé et moi montons notre tente : notre matériel s’est bien augmenté, nous avons maintenant deux tentes complètes, au lieu d’une demi-tente réglementaire, nous les superposons pour garder la chaleur. Nous bordons le pourtour de la tente, extérieurement, de mottes de gazon, et garnissons l’intérieur d’une bonne couche de paille sur laquelle nous étendons nos couvertures : nous en avons maintenant treize à nous deux. Nous passons ainsi de fort bonnes nuits en dépit du froid qui devient de plus en plus vif. Le soir, avant de nous endormir, nous lisons à la lueur de nos lampes de poche.

         

Et les jours s’écoulent : le front s’est stabilisé et nous sommes continuellement, ou en réserve, ou en poste d’observation. Adieu les belles randonnées en Jeep dans les lignes ennemies.

Sur un ordre formel de Paschal, j’ai doit remettre ma mitraillette au sergent d’arme, ne gardant que ma carabine. C'est le motif d’une violente discussion. De fil en aiguille, je lui reproche son attitude à mon égard : il ne veut jamais que je prenne part aux patrouilles et me porte sur les nerfs avec ses constants efforts pour me renvoyer. Echauffé par la colère, je le traite de « dumb », la pire des injures : je le regrette vite d’ailleurs, car, au fond, je sais que cela n’est pas, au contraire, il est très « smart ». Cependant, quand nous avons mutuellement vidé notre sac, nous nous serrons la main. La vérité, je la connais bien, mais cette vérité m’horripile, c’est que Paschal a pour moi une très grande affection et toute sa conduite est dictée par le seul souci de me protéger du danger : s’il m’arrive quelque chose, à la suite d’un ordre, où même d’une tolérance de sa part, il ne se le serait jamais pardonné. Finalement, il me supplit encore une fois de retourner chez moi : je suis trop jeune pour une telle vie. Je lui promet d’y penser sérieusement.

 

A quelques jours de là, j’apprend du lieutenant que le capitaine lui a dit qu’il encourt une trop grande responsabilité à garder plus longtemps dans son peloton, un  garçon si jeune, d’autant plus que, vu la stabilisation définitive du front, l’escadron va être démonté, ce qui cause aux hommes un surcroît de fatigue, et qu’il n’a plus l’excuse des services que je rend comme interprète. J’annonce donc à Paschal et à mes camarades ma résolution de retourner chez moi et tous sont navrés de cette nouvelle. Je ne dois d’ailleurs pas partir seul : notre rôle, à nous Français, est terminé, car l’armée va entrer en a Allemagne où nous ne sommes plus utiles. Harry, Pado et Vic décident donc de partir avec moi. Nous allons trouver le capitaine qui nous remercie pour les services que nous avons rendus, nous donne à chacun un certificat fort élogieux et un laissez-passer pour nous rendre à Paris.

 

Je fais mes adieux à mes camarades, à Joé en particulier, à qui je donne comme souvenir ma Croix de Lorraine, que j’ai portée au revers de mon veston depuis 1940 et, qu’à l’escadron, j’ai épinglée à ma veste. Cela fait bien des jaloux, momentanément, car depuis j’en ai envoyé une à chacun de mes camarades. Quand je prend congé de Paschal, il a les larmes aux yeux et déclare:

          -  « qu’une partie de lui-même s’en va », il me demande de garder de lui un bon souvenir et me donne, comme porte-bonheur, une pièce de monnaie en argent d’un quart de dollar, et sa photographie dans un portefeuille.

Et tous me font promettre que la guerre terminée, j’irais aux Etats-Unis leur rendre visite. C’est une promesse que j’ai plaisir à tenir.

Et, bien triste, je quitte mon 42e Régiment : c’est là où, je puis le dire, j’ai passé mes meilleures moments.

 

 

 

Ce qu’il advient des « Fantômes de Patton » après notre départ, et aussi quel sont le sort de nos camarades:

 

Vers la fin de novembre, le 42e Régiment de Cavalerie de Reconnaissance reprend le cours de ses randonnées. Ce sont des éléments de cette unité qui, les premiers, entrent à Dieuze, Moyenvic,  Saint-Avold, Forbach et atteignent la Sarre.

Au cours de cette marche, Paschal et Mangum gagnent la Bronze star ; ce dernier est blessé à la jambe, mais revient à son unité. Durant les combats pour la traversée de la Sarre, le lieutenant Rogers et Campbell sont grièvement blessés mais survivent.

 

Lors de la contre-offensive de Von Rundstedt dans les Ardennes, le 42e Régiment est au repos à Metz : il part aussitôt tenir un secteur le long de la Moselle, à la hauteur de Trêves : malgré de violentes attaques, il maintient intacte la ligne qui lui est confiée : les Allemands ne passent pas.

 

Lors de l’offensive américaine qui suit, notre 42e balaie le plateau de l’Eiffel, traverse le Rhin à Bingen, s’empare d’Eberstadt, Hanau, Bayreuth, puis, toujours en tête de l’armée Patton, franchit le premier la frontière de la Tchécoslovaquie.

 

Hélas ! Au cours de cette longue avance, bien des camarades tombent parmi ceux que nous avons présentés au lecteur. Slagle, est tué au passage de la Moselle ; devenu conducteur de half-track, son véhicule est détruit et tous les occupants tués et parmi eux, Wendel qui en est le chef. Sutton est mortellement blessé, son véhicule ayant été attaqué par un fort parti de SS.

Jusqu’en février, de temps à autre, je reçois des lettres de Joé... puis c'est une lettre d’un camarade : après mon départ, Joé a continué à accomplir des actions d’éclat, démolissant avec son 37 de nombreux véhicules, tuant des Allemands, jusqu’au 10 mai : ce jour-là son automitrailleuse pénétre dans un petit village allemand qui semble désert, lorsque d’un étage d’une maison, une mitrailleuse ouvre le feu par derrière. Joé reçoit une rafale en pleine tête, la mort est instantanée. Woody fait merveille et réduit la mitrailleuse au silence. Joé est très aimé... ce jour-là le peloton ne fait pas de prisonniers. Le 42e Régiment a perdu son meilleur canonnier. Joé reçoit la « Silver Star » à titre posthume.

 

Plus chanceux, le capitaine Andrews est blessé au passage de la frontière tchécoslovaque, mais il survit et revient au 42e Régiment avec le grade de major.

Le lieutenant Kellog, blessé et fait prisonnier, on se le rappelle, à la ferme de la Rochelle, est hospitalisé en Allemagne. Libéré au cours de la foudroyante avance, il est rapatrié aux Etats-Unis... avec une jambe en moins.

 

C’est en Tchécoslovaquie qu'a lieu l’ultime bataille.

 

Et ainsi se termine la glorieuse épopée des Fantômes de Patton.