La Bataille de Lorraine

de septembre 1944 à mars 1945

Je perds un ami

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Hubert Mazure,

 

Après notre retraite de Lunéville, mon team seul va prendre position sur la RN 414, près des dernières maisons de Lunéville. Les Allemands  se trouvent à Jolivet; près de nous les premières lignes de la 4e Division Blindée, ce qui nous vaut un copieux bombardement de 88. Dans le fond de la vallée de la Vezouze, une bataille de chars se livre.

         

 

Le 21 septembre 1944, à 09h00, le lieutenant part pour établir la liaison avec les autres teams de son peloton, le 2e du sergent Mangum, posté dans un ravin boisé proche de la RN 414, à mi-chemin entre Lunéville et Einville, et le 3e du sergent Beasley, situé non loin d’Einville.

Comme à l’ordinaire, je m’installe sur la banquette arrière, en compagnie de Woody, quand sur le point de partir, le lieutenant nous fait descendre tout deux, nous disant qu’il n’a pas besoin de nous. J’insiste : rien à faire, c’est un ordre. Il part donc seul, avec Wenzel au volant : ils doivent être de retour dans une heure. Midi, ils ne sont pas encore revenus : Paschal, inquiet, part avec Soudoff  pour aller aux informations.

 

A 16h00, ni les uns ni les autres ne sont encore là. Tout à coup la radio grésille, Spady s’empare fiévreusement du récepteur et nous entendons :

          - « On a tiré sur le véhicule. Pas d’autre information. Terminé. »

Le cœur serré, nous attendons. Paschal arrive enfin, très agité et nous dit en tremblant que Kellog et Wenzel venaient de quitter le team Mangum pour se rendre au team Beasley par la RN 414, qui avait été déjà parcourue à plusieurs reprises sans incidents, quand les hommes du premier team ont entendu des rafales de mitrailleuses américaines, puis plus rien. Tous très tristes, nous nous asseyons sur le talus, personne ne parle. Il faut enfin nous faire à l’idée que notre lieutenant est tombé dans un traquenard et que nous ne le reverrons plus : l’escadron perd son meilleur lieutenant et moi, personnellement, un véritable ami et mon meilleur soutien. Lui disparu, la balance entre Paschal, qui veut que je quitte l’escadron et retourne chez moi, et le lieutenant qui veut me garder, est rompue.

Et du même coup, j’ai perdu ma Jeep, ma bonne Jeep qui est mon « home », mon petit chez-moi intime : mes petites affaires sont bien rangées dans mon coin à l’arrière, à droite, entre le poste de TSF et la caisse en bois contenant des chiffons et les accessoires pour le nettoyage des armes ; et cette dernière me sert aussi d’armoire où je range mes « souvenirs », douilles allemandes, bâtons de poudre, fusées éclairantes, galons, insignes et boutons, arrachés sur les uniformes des prisonniers, et aussi mon paquet de vêtements civils que notre pauvre lieutenant m’a conseillé de conserver. Tout cela est perdu.

 

Cette même nuit, le sergent Mangum décide de faire, avec son team, une reconnaissance vers la ferme de la Rochelle, se trouvant sur la route qu’avait empruntée le lieutenant : soudain ils se trouvent encerclés par trois chars allemands qui les bombardent avec leurs canons de 75. Le team doit abandonner ses véhicules dans un fossé, les occupants peuvent se replier à la faveur de la nuit. Malgré tout, Harry qui est attaché à ce team, veut poursuivre seul la reconnaissance : arrivé en rampant près de la porte de la ferme, une sentinelle se dresse devant lui, dans l’ombre. Ne sachant si la ferme est occupée à ce moment par des FFI, des Américains ou des Allemands, il a recours à une ruse fort ingénieuse : sur un ton d’interrogation, il s’écrie : « Frantz ? » Si la sentinelle est FFI, elle comprendra « France ? » prononcé avec l’accent anglais, et répondra « oui », si elle est américaine, elle comprendra « France ? » prononcé avec l’accent anglais, et répondra « no ». Enfin une sentinelle allemande comprendra le prénom de « Frantz », si commun Outre-rhin et c’est ce qui se produit, car la réponse est un « ya ». Aussitôt Harry lui envoit une rafale de sa mitraillette et l’Allemand s’écroule. Ses compagnons sortent précipitamment et ouvrent le feu, mais Harry a le temps de s’éclipser dans la nuit. Aucun doute, la ferme est occupée par une patrouille ennemie, celle sans doute qui a attaqué par surprise le lieutenant Kellog.

         

Le lendemain matin, le team va rechercher ses véhicules, restés intacts dans le fossé où ils ont été abandonnés.

 

 

Le 25 septembre 1944, les Allemands ont évacué la ferme de la Rochelle et nous y allons pour tâcher d’avoir des renseignements au sujet du lieutenant Kellog. Le fermier nous raconte que sa ferme venait à peine d’être occupée par une patrouille allemande quand la Jeep du lieutenant arriva à vive allure. Les Allemands la laissèrent approcher, puis, à quelques mètres, lui envoyèrent des rafales de mitrailleuse : le chauffeur fut grièvement blessé à l’aine et perdit connaissance ; le lieutenant eut les jambes brisées par plusieurs balles, mais il eut la force et le courage de riposter avec la mitrailleuse de bord et mit 5 assaillants hors de combat, dont trois furent tués net. Finalement ils furent faits prisonniers : l’état des deux blessés semblait très grave.

 

Les jours suivants, nous restons en poste d’observation dans les bois d’Einville. L’inaction est exaspérante : d’autre part la pluie tombe à torrent tous les jours : partout de la boue. Je remarque que mes camarades commencent à avoir le cafard et la nostalgie des Etats-Unis. Il y aura bientôt plus d’un an et demi qu’ils n’ont pas vu leur famille et leur ville natale : ils sont à des milliers de kilomètres de chez eux, séparés par un océan immense qu’ils ne doivent pas compter retraverser avant que la guerre soit entièrement finie ; et même après, il leur faudra aller combattre un ennemi plus terrible encore dans le Pacifique : quand reviendront-ils chez eux, s’ils ne sont pas tués avant ?

L’avance rapide leur avait fait espérer une prompte issue du conflit européen, mais Lunéville a détruit tous leurs espoirs, nul doute qu’ils ne passent l’hiver ici, dans la boue et le froid, alors qu’ils pensaient être chez eux pour Noël. Ils en ont assez de cette guerre qu’ils n’ont pas voulue : ils vivaient heureux, en paix, et ne voulaient faire de mal à personne.

 

 

Enfin le 26 septembre 1944, dans l’après-midi, nous sommes relevés et partons au repos à Buissoncourt. Arrivés là, je suis chargé de chercher un cantonnement : je trouve pour le peloton trois chambres vides dans lesquelles je fais placer des tas de paille, c’est là où nous nous installons pour six jours. Enfin nous allons pouvoir dormir tout notre saoul, sans garde à monter, à l’abri des intempéries. Nous avons bien besoin d’un long repos, notre matériel aussi. Grand nettoyage ; nettoyage personnel, chaque jour des camions emmènent ceux qui le désirent aux douches établies à Haraucourt ; puis nettoyage des armes et du matériel, des véhicules, et mise en ordre des moteurs.

Et puis, il y a les amusements : tous les jours des camions nous emmènent à Haraucourt où se trouve cantonné le QG de l’escadron. Dans la salle des fêtes du village (tout simplement une grange), séances de cinéma : une installation de campagne passe les derniers films de Hollywood, ceux qui, au même moment, sont passés dans les grandes salles de New York. Certains jours, il y a aussi le théâtre : « USO Show » avec des acteurs américains de renom et orchestre complet.

A Haraucourt aussi se trouve un club de la Croix-Rouge ; c’est un camion aménagé à cet effet, où l’on vous sert des « Dough nuts », une espèce de pâtisserie en forme de pneu et aussi du café chaud, des cigarettes, du chewing-gum, des journaux et des magazines, tandis qu’un phonographe égrène les derniers airs de Bing Crosby. Nulle part de l’alcool ou des boissons fermentées quelconques. Je n’entends pas dire par là que le soldat américain ne boit pas d’alcool, certes non, mais tout ce qu’il absorbe, il l’achète à la population, il n’en reçoit pas une seule goutte par les soins du service du ravitaillement.

A propos d’alcool, je dois dire que, dans une unité comme la nôtre, qui, chaque jour, libère de nouvelles villes ou villages, c’est l’alcool et le vin qui manquent le moins : les villageois manifestent leur joie en glissant sous nos sièges des bouteilles de mirabelle, de quetsche, de cognac, voire de Champagne et cela en telle quantité que, bien souvent, nous en déposons de petits tas sur le bord de la route, pour nous en débarrasser. Je dois dire aussi que je n’ai jamais vu sur le front un seul GI en état d’ébriété.

 

A l’heure des repas, on se présente à la cuisine ;  on plonge d’abord sa gamelle dans une cuve d’eau savonneuse, puis on le rince dans une autre cuve contenant de l’eau bouillante. On passe alors devant les quatre serveurs alignés : chacun d’eux a devant lui une marmite et, à la main une louche et une fourchette à long manche. Le premier dépose dans l’assiette un morceau de viande grillée, bœuf, porc, mouton ou poulet ; on passe devant le second serveur qui verse une louche de chacun des deux ou trois légumes du jour (petits pois, maïs, pommes de terre, salade cuite...) : le troisième une crème Chantilly, un gâteau ou des fruits en conserve; le quatrième, enfin, vous verse le café avec sucre et le lait au goût. On revient se faire servir, si on le désire, ce que l’on veut et autant de fois que l’on veut. Les serveurs sont toujours d’une méticuleuse propreté.

Quand on a fini, on retourne à la cuisine et on lave sa vaisselle comme au début du repas.

Le menu du petit déjeuner est différent ; il se compose de « pancakes », sorte de crêpes épaisses servies avec du sirop d’érable, de bacon grillé, d’omelette, de confiture, parfois s’y ajoute du porridge et des pruneaux.

Il ne doit pas y avoir beaucoup de pays au monde où les soldats sont nourris de cette manière.

Il faut remarquer que, dans l’armée américaine, les cuisines roulantes ne fonctionnent que pendant les repos ; en ligne le soldat ne consomme que des rations de campagne. Mes camarades sont étonnés, quand ils sont en contact avec les troupes du général Leclerc, de voir que dans l’armée française les cuisines roulantes fonctionnent pendant les marches et même pendant les combats.

 

Pendant ce repos, une affiche est placardée portant le nom des soldats passant en conseil de guerre, le motif de la condamnation et la peine infligée : je m’aperçois que la justice militaire est d’une grande sévérité : le moindre délit est sévèrement puni ; exemple : un GI en état d’ébriété a brisé un carreau et a pénétré dans une maison française, il est condamné à dix ans de travaux forcés qui seront faits une fois la guerre finie, comme le sont d’ailleurs toutes les condamnations à la prison.

Il est certain que pour celui qui se contente d’écouter des on-dits, de voir des colonnes en marche, des soldats en permission, certaines pratiques ne peuvent, à son avis, résulter que d’une absence de discipline, et, en fait, j’ai souvent entendu dire par des français que, dans l’armée américaine, la discipline était fort relâchée. Assister à une revue pourrait évidemment renforcer une telle idée, car, si l’instruction technique est très poussée, par contre les beaux alignements sont forts négligés : on soigne l’utile, on néglige le superflu, time is money.

Enfin, et ceci a certainement renforcé la légende de l’indiscipline, il est vrai que des bandes de gangsters se sont organisées dans le but de piller les stocks de l’armée, cigarettes et essence principalement. Ces bandes sont formées de AWOL. « absent without official leave », (absent sans permission officielle) : pour donner une idée de leurs exploits, sur 80 billions de cigarettes fabriquées aux Etats-Unis, 70 billions sont destinées à l’armée, or 21 billions seulement arrivent à destination. Et pourtant ce n’est pas faute de sévérité qu’un tel pillage s’est produit : tout individu convaincu de vol dans ces conditions est invariablement condamné à la mort par pendaison et exécuté, il n’a pas de grâce à attendre.

En réalité, la discipline est rigoureuse, à certains égards plus rigoureux que dans l’armée française. Ce qui peut induire en erreur c’est que les formes extérieures de la discipline dans les deux armées ne sont pas les mêmes, mais lesquelles sont préférables ? Au lecteur de juger : j’ai vu les choses, non du dehors, mais du dedans, condition essentielle pour se former une opinion basée sur des faits et non des apparences.

Dans l’armée américaine, jamais il ne viendrait à l’esprit d’un inférieur de différer l’exécution d’un ordre : ordre donné, ordre immédiatement exécuté. Mais il s’agit d’une discipline librement consentie : l’ordre ayant été exécuté, le subalterne a le droit de critique, il peut demander des explications. De même le soldat américain a le droit de parole : tout homme peut faire un discours à ses camarades assemblés.

A ce propos la lecture du journal de l’Armée américaine, The Stars and Stripes, ferait certainement dresser les cheveux sur la tête de tout officier français. Dans chaque numéro, plusieurs pages sont réservées à la correspondance et l’on peut lire les doléances de simples GI's qui donnent leur opinion et critiquent, sans ménagements et crûment, telle ou telle décision d’un officier, fut-il général ou même ministre de la guerre ! Du moment que la lettre est courtoise et quelque soit la critique formulée, elle est publiée. Il y a bien peu de Français, de militaires principalement, qui admettent qu’une telle pratique puisse s’allier à une stricte discipline : et pourtant cela est. Mais l’Américain à l’esprit réellement démocratique... le soldat n’est pas un simple matricule, il reste un citoyen.

On sourira peut-être en lisant que les coutumes en usage dans l’armée française pourraient être considérées par le soldat américain comme des marques d’indiscipline. Eh bien! C’est précisément ce que pensent les GI's en voyant des soldats de la division Leclerc en bonnet de police dans les chars, ou encore des soldats français au repos, les deux mains dans les poches. Pour eux, ne pas être en casque et ne pas avoir son arme à la main, même au repos, indique un relâchement certain de la discipline. Ils ont tort, mais ont tort aussi ceux qui les croient indisciplinés parce que leurs coutumes sont différentes de celles qui sont en usage dans d’autres armées.

En définitive, qu’est-ce que la discipline ? C’est la stricte obéissance aux règlements en vigueur dans une armée, quels qu’ils soient. Et c’est ce que j’ai constaté dans l’armée américaine.
         

C’est enfin à Buissoncourt que les GI's reçoivent leur paye ; le « Private » ou simple soldat, reçoit comme solde 50 dollars par mois ETO ; celle d’un sergent est de 100 dollars. Cet ETO revient à tout bout de champ dans la conversation : c’est le sigle de « European theater of opération », c’est à dire : théâtre européen des opérations.