Et la marche vers l'Est s'arrête

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

 

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Le groupement des unités s’effectue dans un champ près de Vitrimont. De temps à autre des véhicules échappés à l’encerclement arrivent, portant les traces du combat.

Nous profitons de quelques heures de repos pour faire notre toilette et arranger les véhicules. Tout à coup, un half-track chargé de munitions prend feu et bientôt des flammes de plus de deux mètres de haut jaillissent. Les autres half-tracks s’empressent de s’écarter, tandis que, sans s’émouvoir pour si peu, les occupants du véhicule en feu dirigent sur les flammes le jet de leur extincteur : en quelques secondes tout est fini, mais c’est le cas de le dire, ils ont eu chaud...

         

A 06h00, sous une petite pluie fine, nous partons en direction de Deuxville. Les routes sont des marécages et des convois de la 6e Division Blindée les parcourent sans arrêt, allant relever la 4e Division. Tous les 500 mètres nous croisons des véhicules embourbés. Nous prenons une route déserte, en direction d’Einville. Dans les bois qui bordent la route des tas de douilles : on s’est battu aussi par ici.

A la première ferme que nous rencontrons je demande des renseignements :

          - « trois cents Allemands occupent Einville, ils font très souvent des patrouilles et viennent toutes les trois heures s’assurer que la ferme n’est pas tenue par les Américains. D’autre part à 500 mètres d’ici le carrefour de la RN 414 est miné et des snipers sont à l’affût autour. »

Nous poursuivons quand même notre route, jusqu’à 20 mètres du croisement. Beasley va se promener sur l’emplacement miné et inspecte les environs à la jumelle : à 200 mètres de là les Allemands ont construit une barricade à l’entrée d’Einville.

Il faut dire que l’on peut marcher sans crainte sur une mine anti-char ; étant destinée à la lutte contre les véhicules, il faut une pression minimum de 200 kilos pour en provoquer l’éclatement. Mais il y a des mines qui éclatent au moindre contact, les booby-traps.

         

A ce moment un obus s’abat à moins de 20 mètres et soulève une gerbe de boue : c’est peu dangereux, dans ce cas les éclats n’ont pas de force et ne vont pas loin.

Nous revenons à la ferme et je demande aux habitants de ne pas signaler notre présence, si des Allemands viennent patrouiller. Nous reviendrons le lendemain : si la ferme est libre qu’ils ouvrent leurs volets, si des Allemands l’occupent qu’ils ferment tout.

         

Nous passons la nuit au carrefour de deux routes secondaires, IC 7 et VO 5. Je ne sais pourquoi, mais ce croisement est connu de toutes les troupes à 10 kilomètres à la ronde. Tout le monde l’appelle le « cross road » et l’on s’y croit plus en sûreté qu’ailleurs. C’est relatif, car pendant la nuit un grand nombre d’obus viennent atterrir dans les parages. Les Allemands visent les convois qui, pendant toute la nuit, passent sur la route : les chars, les TD, l’artillerie, l’infanterie, le génie se succèdent sans arrêt, tant et si bien que le lendemain la route n’existe plus : à la place il y a deux ornières pleines de boue.

Sur le côté de la route une remorque est renversée : elle a été démolie par un obus et abandonnée avec tout ce qu’elle contenait : vêtements, masques à gaz, ravitaillement. Nous en profitons et faisons tous « peau neuve ». Pour ma part, je change de chemise, de chaussettes et de chaussures. Il y a bien un pantalon, mais il est bon pour un géant.

         

A 09h00 nous partons pour la ferme : tous les volets sont ouverts, nous y allons donc tranquillement : le fermier nous apprend qu’une patrouille allemande est passée il y a moins d’une heure en quête de ravitaillement, mais est repartie tout de suite, vers la ferme de la Rochelle située sur une colline à moins d’un kilomètre d’où nous sommes : les Allemands y ont installé un poste d’observation.

         

Vers 11h00, le meunier d’Einville, qui habite un hameau contigu à ce village, nous apporte d’importants renseignements :

          - « les Allemands font des préparatifs de départ à Einville mais ont installé des canons antichars. Plusieurs chars se trouvent dans un vallon, près de Raville, position principale de l’ennemi. Il nous montre l’emplacement exact des chars sur la carte. Les Américains doivent l’ignorer, car cet endroit n’a jamais été bombardé. D’autre part la ferme de la Rochelle est occupée par un puissant détachement allemand ».

Ce brave homme est venu nous aviser, malgré que les Allemands abattent sans pitié tous les hommes qu’ils voient circuler près du village ; seules les femmes sont autorisées à sortir.

         

Vers 15h00 le sergent Mangum, du 2e team, arrive en Jeep : il veut aller voir le croisement de routes miné. Dix minutes après, nous entendons des rafales de mitrailleuses et nous craignons pour le sergent, mais peu après il revient sain et sauf.

C’est une patrouille allemande qui a ouvert le feu ; nous la voyons distinctement maintenant, à 800 mètres environ, sur la RN 414 ; elle se dirige vers la ferme de la Rochelle, sans doute pour en ravitailler les occupants, car Beasley aperçoit à la jumelle des hommes portant des bouteillons. Jimmy ouvre le feu avec son 37, Winkler avec sa mitrailleuse et Boyer avec son fusil. Pour moi je me contente de les regarder, car avec mon PM, il n’y a rien à faire à une telle distance... et Beasley m’attrape : il faut toujours tirer, les balles portent jusque-là elles sifflent aux oreilles des Allemands et si elles ne peuvent pas faire grand mal, elles leur font peur ! Les Allemands disparaissent dans les fossés. Mais notre position doit être signalée car une demi-heure après, leur artillerie entre en action : les 88 éclatent de tous côtés et nous demandons par radio la permission de nous replier.

Avant de partir je demande aux fermiers que, si des Allemands viennent, ils leur disent que nous avons des chars avec nous et que nous avons laissé des mines sur la route.

Nous rejoignons des positions de  la Division Blindée près du « Cross road ». A côté de nos deux Sherman gisent, la tourelle arrachée. Pendant toute la nuit, défilé interrompu : la division part au repos.

         

 

Le lendemain 21 septembre 1944 nous retournons à notre ferme : personne n’est venu pendant notre absence. Beasley et Slagle ont vu un TD démoli à 200 mètres de là, dans un champ ; ils vont fouiller dans le char : pendant une demi-heure on entend des coups de marteau, puis ils reviennent la figure radieuse : ils ont prit une mitrailleuse de 50 qui n’est pas trop démolie et vont la faire monter sur leur automitrailleuse !

         

A 15h00, apparaît la patrouille allemande, accueillie par le feu de toutes nos armes : cette fois je tire avec entrain un chargeur de 30 cartouches, visant haut. Dix minutes plus tard l’artillerie nous canonne, et on s’éloigne, car la radio nous avertit que la ferme de la Rochelle va être bombardée : nous pourrions recevoir des obus de réglage.

         

Nous allons passer la nuit dans un petit bois près de Maixe, à côté d’un 75 Pak démoli.

 

Le lendemain matin nous allons prendre position en bordure du Sânon. Je suis désigné pour prendre part à une patrouille démontée : je confie mes papiers d’identité à Jimmy, car si je suis fait prisonnier, il ne serait pas bon qu’on les trouve sur moi. Nous sommes six : le sergent Beasley, le caporal Boyer, Slagle, Adams et moi, plus un nouveau arrivé la veille. Nous  prenons des grenades et suivons d’abord le canal de la Marne au Rhin ; en chemin, nous rencontrons des GI's de la  6e Division Blindée qui ont établi un poste de guet à peu de distance. Après avoir passé devant une raffinerie de sel, nous descendons dans les prés, là nous rampons de haie en haie : je dois passer ainsi près du cadavre d’une vache qui gît, les entrailles au vent, l’odeur de charogne est atroce.

Nous parvenons aux premières maisons d’Einville. Dans un parc à bétail, nous voyons un petit garçon, six ans au plus, à qui je demande de me conduire près de son père : il me regarde et ne répond pas... pour lui tous les hommes en uniforme sont des Allemands et on ne doit rien leur dire. Son père est justement le meunier que nous rencontrons peu après :

          - « pour le moment, nous dit-il, rien à craindre, ils ne sont qu’à 200 mètres de là, mais ils ne peuvent pas nous voir là où nous sommes. Leur patrouille est passée à 12h00 ».

Nous désirons savoir si le clocher leur sert d’observatoire : il croit que oui. En effet, nous montons dans un grenier et nous voyons quelqu’un bouger dans ce clocher. Il nous offre le champagne.

Nous laissons deux sentinelles de l’autre côté du canal, Boyer et le nouveau, et nous regagnons nos véhicules : notre patrouille dure cinq heures. Je mange et m’endors, tandis que l’artillerie abat le clocher d’Einville.

         

Vers 15h00, Boyer revient seul est trempé, épuisé, n’a plus ni casque ni carabine. Lui et son compagnon ont été encerclés par une patrouille allemande, pris sous le feu d’un mortier et de mitrailleuses. Il a réussi à traverser le canal, peu profond, sous le feu des Allemands, puis il a pris sa course à travers champs, a traversé la rivière à la nage, poursuivi par les obus de mortier. Il nous revient indemne mais son camarade a été fait prisonnier. Cette belle « retraite » lui valut la « Bronze Star ».

Le reste de la journée se passe sans incident.

         

Le lendemain nous apprenons qu’Einville est évacué par les Allemands, et vers 16h00 Beasley part dans une Jeep pour s’en assurer. Deux heures plus tard lui et ses deux compagnons ne sont pas encore rentrés, nous sommes inquiets.

Ce n’est qu’à 22h00 que le sergent arrive, à pied, sans casque, la figure en sang : ils ont été attaqués par des snipers, leur voiture a culbuté dans un fossé et, dans le choc, sa bouche a porté contre la poignée de la mitrailleuse, lui cassant les incisives. Pauvre Beasley, si fier de sa dentition ! Peu après la Jeep arrive, Diel ayant pu la dépanner. 

 

Par radio nous recevons l’ordre de ne pas tirer sur un half-track allemand qui passera bientôt arborant un drapeau français : il appartient à des FFI. Ce half-track a une particularité : quant il est arrêté, il ne peut plus repartir ; aussi quand il se présente devant nous, les occupants font de grands gestes pour avoir la voie libre : parfois c’est possible, parfois ça ne l’est pas, le half-track s’arrête et il faut alors le tirer pendant plus de 200 mètres pour qu’il veuille bien repartir. Il s’ensuit alors incidents diplomatiques entre FFI et GI's au cours desquels les plus gros mots des deux langues sont échangés... mais je suis le seul à comprendre.

Ces FFI ont découvert un dépôt de vivres allemand à Einville et s’occupent à en distribuer les denrées dans tous les villages. Comme nous sommes lassés des conserves américaines nous décidons de goûter aux produits allemands : chaque fois que le half-track passe, nous l’arrêtons et je demande aux FFI de bien vouloir nous donner un seau de confiture ou une caisse de sardines. Ces messieurs résistent, ne veulent pas (« qu’est-ce que diront nos chefs »), mais j’ai un argument irrésistible : s’ils ne veulent rien nous donner, nous ne dépannerons pas leur véhicule... Ils finissent toujours par capituler et en échange nous leur donnons des rations C.

         

Deux jours plus tard, le half-track finit dans le canal : le conducteur prend mal son virage et manque le pont.

Les conserves que nous ont données les FFI sont d’ailleurs toutes françaises. Mes camarades les trouvent bonnes mais nous n’en mangeons pas longtemps car le 26 septembre 1944 nous prenons la direction de Buissoncourt et là, pendant huit jours, c’est la bonne cuisine de l’escadron qui nous sert de succulents repas.