Une reconnaissance mouvementée

Témoignage de deux lycéens dans l’armée fantôme de Patton

D’après le texte de Mr Félix Mazure,

 

Le lendemain de l’affaire de Xiraucourt, je suis affecté au 3e team du 3e peloton, mon team définitif. Depuis ce jour-là nous faisons aussi reconnaissance sur reconnaissance, mais il ne m’est rien arrivé de particulier, ne pouvant jamais prendre contact avec les Allemands. Ces randonnées nous laissent pourtant des « souvenirs ».

 

C’est ainsi qu’à Saint-Germain, près de Bayon, nous installons un poste d’observation dans le château de Balmont. Pendant que le sergent observe les mouvements allemands, je visite les pièces pillées par les Allemands. Dans le salon s’étale un grand portrait d’Hitler, cloué sur une armoire au moyen d’un poignard. Comme je m’approche, la femme du châtelain se précipite vers moi en me criant :

-         « Ne touchez pas, le poignard est miné. »

Le sergent arrive sur ces entrefaites, nous examinons le poignard, l’armoire, le portrait : ils ne semblent pas suspects. Pour en finir, je l’empoigne et tire... le portrait tombe, tout bêtement.

         

Mais laissez-moi vous présenter mes nouveaux camarades :

          Le chef de team est le sergent Beasley : il est en même temps « platoon sergent » ce qui équivaut, à peu près, à sergent fourrier ; comme il est chargé du ravitaillement, on ne manque de rien en sa compagnie. C’est un soldat de métier, un grand brun d’origine espagnole;

Beasley est bon enfant, très gai, riant de tout et pour un rien. Excellent sergent et très brave. Il a une spécialité dont il est très fier : c’est une dentition d’une puissance réellement extraordinaire qui, entre autres choses, lui sert d’ouvre-boîtes et d’ouvre-bouteilles, et, en général, de tout instrument prenant, voire d’étau... Pauvre sergent Beasley, il ne se doute guère qu’il va bientôt trouver quelque chose de plus dur que ses dents. Sa place, comme celle de tout chef de team, est dans la tourelle de l’automitrailleuse.

          Le chauffeur est William Slagle que nous avons déjà vu précédemment.

          Le radio, Beltz, un gros, un bon type. Apprenti forgeron d’origine lithuanienne.

          Pour compléter l’équipage de l’automitrailleuse, le canonnier Jimmy : un petit brun, très drôle, pince-sans-rire. Natif de l’Ohio, il est d’origine slovaque. Profession : ingénieurs des constructions navales !

           Le chauffeur est Adams, d’origine anglaise. Peu bavard, la figure poupine ; il est parfois pris de fou rire que rien ne peut arrêter. A coté de lui le servant du mortier, Sutton c’est en sa compagnie que le premier jour nous avions étrenné la Jeep.

          Avec moi sur la banquette arrière, « JAP »  (Mr Liotta, de Pennsylvanie) un petit brun d’origine espagnole, qui se destine au sacerdoce, aussi passe-t-il ses loisirs à lire des livres pieux. Excellent camarade. Il s’intéresse beaucoup aux questions sociales et politiques et me pose à ce sujet mille questions.

          Dans l’autre Jeep, une « Machine gun jeep » le chef est le caporal Boyer, d’origine française. Un petit brun « smart » fort en gueule, le plus fin jureur de tout l’escadron, ce qui n’est pas peu dire. C’est l’inséparable de son chef, le sergent Beasley ; c’est à qui des deux trouvera la meilleure blague à faire. Par ailleurs aussi brave l’un que l’autre.

          Le chauffeur Diel, un « Connecticut Yankee » de Hartford, tout petit, brun, PFC  Private first class  (soldat de 1ère classe). Conducteur de camion dans le civil, aussi s’y entend-t-il à merveille. C’est le repoussoir de Soudoff : autant l’un est recroquevillé à son volant, autant Diel est raide et droit, et malgré cela c’est avec peine que ses pieds atteignent les pédales.

          Winkler, le mitrailleur, occupe la banquette arrière. Natif dela Louisianne.

 

Comme on a pu le voir, il y avait de tout dans notre escadron. A ce propos, une remarque : j’ai entendu dire, par beaucoup de Français, que les Américains « n’avaient pas envoyé en France ce qu’ils avaient de mieux », ou que « ils vont recruter leurs soldats dans les bas-fonds des grandes villes ». Mon  frère et moi donnons la composition complète de nos teams et on peut voir ce qu’il en est. Il n’y pas lieu de croire que, par un hasard extraordinaire, nous soyons tombés sur des teams spéciaux : d’ailleurs il en est de même pour les teams de Harry, de Vic et de Pado.

La vérité est que les Allemands et leurs alliés n’ont négligé aucune calomnie pour essayer de discréditer les Alliés. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que beaucoup de Français se sont faits les propagateurs inconscients de ces calomnies.

         

Nous sommes dans la forêt de Mondon, et tous nous ressentons la même impression de mystère. Oh ! Nous n’avons encore rencontré aucun Allemand, mais nous les sentons proches ; il flotte dans l’air un je ne sais quoi qui serre le cœur.

La nuit, pendant la garde, j’entends mille petits bruits, mais j’ai beau chercher, scruter buisson par buisson, je ne vois pas le moindre mouvement.

Le lendemain matin je fais part à mes camarades de mes appréhensions : eux aussi ont éprouvé cette nuit ce même sentiment indéfinissable d’insécurité. Aussi c’est avec un soupir de soulagement qu’à deux heures de l’après-midi, nous recevons l’ordre de faire une reconnaissance sur Ogéviller. Par précaution on adjoint un half-track à notre team.

 

A Saint Clément nous croisons le team d’Harry :

          - « Attention aux snipers ! », nous crie-t-il et il ajoute que les Allemands de leur côté, font des patrouilles de reconnaissance.

Aussi, à chaque village, j’envoie un habitant à bicyclette pour savoir si les Allemands occupent le village suivant.

         

A Azerailles, le chef de gare m’avise qu’il y a des snipers le long de la route d’Ogéviller et que Hablainville est peut-être occupé par l’ennemi. L’automitrailleuse prend la tête de la colonne, on marche lentement en scrutant chaque buisson. Tout le monde est anxieux, les armes sont prêtes à tirer. Mais pas un mouvement, pas le moindre bruit : un silence qui est plus crispant que l’action.

 

Nous pénétrons dans Hablainville, personne dans les rues, les volets sont clos : mais une porte s’entrouvre, un bras passe, la main  tendue avec trois doigts levés, montrant une direction d’où, au même moment, éclate une rafale de mitrailleuse. Le claquement sec de notre 37 répond. En un instant nous sommes tous dans les fossés, ouvrant le feu sur les haies et les fenêtres, qui volent en éclats. Seuls, les conducteurs et les mitrailleurs restent dans les véhicules, qui font demi-tour, protégés par un feu intense. Le bruit est si fort que l’on n’entend pas sa propre arme tirer. Des balles sifflent, des branches cassées tombent autour de moi. Je suis tout à coup projeté en avant par la déflagration de la mitrailleuse de 50 du half-track qui, à deux mètres derrière moi, tire par-dessus ma tête. Les balles incendiaires mettent le feu aux herbes.

Deux Allemands  sortent d’une maison, les mains sur la tête : ils sont envoyés au half-track, prisonniers.

Les Allemands doivent se ressaisir car leur feu est de plus en plus intense et leurs rafales de mitrailleuses font voler la terre autour de nous.

Tous nos véhicules ayant fait demi-tour, nous sautons à nos places et reprenons le chemin par lequel nous sommes arrivés... Ce n’était pas fini. De tous les buissons, devant lesquels nous sommes passés tranquillement peu auparavant, partent des coups de feu. A moins de quinze mètres je vois des éclairs qui sortent d’un bosquet. Je décharge une rafale de PM en m’appliquant à bien viser... Pas de riposte. Je crois bien que je l’ai eu, celui là. Peu à peu le feu cesse.

 

A Azerailles, devant la gare, le chef de gare me crie :

          -  « Deux véhicules blindés allemands sont passés il n’y a pas cinq minutes. »

Comme nous sommes en formation défectueuse, le half-track en tête, je hurle à tue tête pour aviser du danger imminent, mais personne ne m’entend. C’est ainsi que le half-track débouche de la rue surla RN  59, suivi de ma Jeep : je vois alors deux automitrailleuses allemandes, bien reconnaissables aux croix noires peintes sur les ailes, qui arrivent sur nous à toute allure. Freinage brusque, marche arrière à plein gaz, pour rentrer dans la rue où nous sommes masqués par des maisons, tandis que les obus de 20 mm des automitrailleuses allemandes sifflent autour de nous.

Nous évitons la Jeep qui nous suit, mais nos roues arrières tombent dans le fossé, la voiture heurte violemment le mur, contre lequel ma tête vient porter : j’en reste tout étourdi... Sans le casque j’avais le crâne fendu.

Tous mes camarades s’éparpillent dans les jardins, de chaque côté de la rue. Vite remis de la commotion, je les suis, tandis  que Winkler me distribue des chargeurs de PM et des grenades. Mais si nous entendons quelques coups de feu nous ne pouvons rien voir car les murs nous cachent la vue.

Nous regagnons prudemment nos véhicules : le half-track est  touché dès le début par plusieurs obus de 20 mm. Evans le conducteur, blessé, est fait prisonnier. Quand notre automitrailleuse arrive, Jimmy ne peut pas tirer sur les Allemands car ceux-ci ont placé Evans sur le capot de leur véhicule, en protection.

Si la formation aurait été régulière, l’automitrailleuse en tête, elle aurait facilement démoli les deux autos blindées allemandes avec son canon de 37 ; car le 20 mm allemand qui est très dangereux contre le personnel, a un pouvoir perforant médiocre.

Quant aux deux prisonniers allemands qui se trouvent dans le half-track, ils en ont profité pour s’évader.

 

L’automitrailleuse remorquant le half-track, nous reprenons la direction de Flin ; là, deux FFI nous avisent qu’ils ont vu les deux automitrailleuses allemandes, mais qu’à la première rafale de leur fusil-mitrailleur elles ont fait demi-tour. Nous regagnons le PC à Thiébauménil.

Jimmy me montre son casque qui a été transpercé, tandis que Slagle exhibe sa carabine qui porte deux entailles, des éraflures de balles. Tous les deux l’ont échappé belle. Evans est la seule victime.