104e Régiment d'Infanterie US

104th Infantry Regiment

Témoignage de Robert GUTTAY, 

 

"Le 6 octobre 1944, après avoir traversé la France en 2 jours, notre 104e Régiment d' Infanterie est amené en camions dans le village d'Arracourt. Nous avons débarqué à Cherbourg, le 7 septembre 1944 du SS Argentina, venant directement des  USA avec le reste de notre 26e Division Yankee.

Nous sommes mis en réserve en Normandie à St Martin d'Audoville près d'Utah Beach pour libérer la ville de Brest, mais nos activités ressemblent à un camping avec les réalités de la guerre autour de nous. Des pancartes signalant " attention, mines " sont accrochées sur les rangées de haies et les villages montrent qu'il y avait ici, il y a peu de temps, une bataille.

 

Nous vivons dans des tentes d'escouade, dans un confort relatif, le temps est ensoleillé et chaud. Nous passons nos journées à jouer au football et au poker et nous mangeons des rations chaudes. Nous avons encore beaucoup de temps mort dû à nos premières pertes de la guerre. Un homme de la compagnie L se promenant dans les environs, et cherchant des souvenirs, descends dans une zone interdite de la plage et marche sur une mine. L'explosion et son appel au secours font descendre un couple de secouristes et environ une dizaine d'autres sur la plage, afin de l'aider. Un de ces secouristes découvre une autre mine. L'escadron de démineurs est appelé pour nettoyer l’endroit avant que les blessés soient déplacés et soignés. Nous perdons 5 hommes et il y a 6 blessés lors de cette intervention. Les choses s'empirera aussi en allant en Lorraine.

Dans la nuit du 6 octobre 1944, nous nous déplaçons à pied d'Arracourt vers Réchicourt la Petite, et tard dans la nuit nous arrivons sur la ligne de front, pour remplacer les hommes de la 4e Division Blindée. Il est minuit, dans la nuit noire, il n'y a aucun moyen de savoir à quoi ressemblent nos positions, où sont les Allemands et ce que nous sommes supposés faire. Les hommes de la 4e Division Blindée partent en traînant les pieds comme de sombres apparitions, nous laissant à notre destin. Je suis placé tout seul dans un trou de renard par le chef de peloton et on me dit que je fais la prochaine garde. Le trou dans lequel je me trouve est en partie recouvert d'un toit, il fait chaud, je m'endors rapidement. Le temps, ces derniers jours, était froid et pluvieux et nous étions en mouvement, donc dormir n'était facile.

La 4e Division Blindée en place depuis quelque temps après la 3e Armée, a largement le temps d'aménager leurs trous de renard avec soin, et surtout un toit. Je réalise à ce moment que le froid et la pluie n'est qu'un prélude de ce qui va arriver.

 

Cela ne me parait pas long avant que l'assistant artilleur ne me réveille en sursaut avec la bonne nouvelle que c'est à mon tour de monter la garde. Il me conduit à travers une route jusqu'à un autre trou de renard où je peux installer notre mitrailleuse calibre 30 refroidie par l'air, sur le bord du trou, pointée vers l'obscurité. Pour la 1ère fois, je sais où est l'ennemi, quelque part par là, dans l'invisible. Je ne suis pas informé de ce à quoi je dois m'attendre, ce que je dois chercher des yeux, ce que je dois faire dans ma position. Je ne sais pas où est le reste du peloton, ni n'importe qui de la compagnie. Je pense que le sergent d'escouade, sous la partie couverte du trou de renard, connaît la situation, mais il ne me répond que par un grognement. C'est très silencieux, avec seulement un grondement sourd d'artillerie comme un orage lointain. Ce n'est pas long avant que les cheveux dans ma nuque se hérissent.

 

En face de mon trou, mais à une distance inconnue, un bruit menaçant de pas lents qui ressemble à quelqu'un qui traverse un champ de grains mûrs. Ce doit être une patrouille ennemie. Je murmure à mon sergent que nous avons des "kraust" actifs (notre appellation habituelle des Allemands) et il commence à vomir bruyamment. J'ai failli avoir une crise cardiaque. Je suis là, à 20 ans, pour ma 1ère nuit dans une situation de combat et mon chef tombe malade. Je lui fais savoir avec autant de vigueur que je peux, qu'il ferait mieux d'être silencieux ou nous serons les 1ères cibles d'une attaque à la grenade. Il continue à faire de gros bruits pour vomir, je lui donne des coups de pied partout où je peux l'atteindre de ma position et je l'implore de se taire. Ensuite j'entends des grincements de clôture de barbelés, quelque part vers le front, et les bruits de pas continuent, mais ils ne semblent pas se rapprocher de ma position.

Apparemment, les Allemands sont en train de nous tester, essayant de nous faire tirer, mais si quelqu'un d'autre les a aussi entendus, aucun n'est tombé dans le panneau, aucun coup de feu n'est tiré. Ils doivent savoir que de nouvelles troupes sont au front. J'envisage d'envoyer une de mes grenades dans la direction des bruits mais je me retiens. J'ai seulement 2 grenades et je ne veux pas les gaspiller dans le cas où j'en aurai vraiment besoin plus tard pour me sauver la vie. En outre, je ne veux pas donner aux kraust l'occasion de représailles depuis qu'il me semble que je suis seul sur le front. Alors une lueur s'élève dans le ciel et la fusée éclairante descendant au bout de son parachute, me donne une étrange image en noir et blanc du paysage en face de moi. Je peux voir maintenant ce que j'ai en face de moi.

Il y a une petite vallée ouverte avec une crête boisée du côté éloigné, à peut-être un demi-mile de distance. Il y a des choses sur le fond de la vallée qui ressemblent à des vaches mortes et rien ne bouge. Comme la fusée éclairante s'éteint en crachotant, la nuit revient avec son silence inquiétant. Alors que l'aube pointe le grondement de l'artillerie devient plus distinct et bientôt j'entends le sifflement particulier des obus passant au-dessus de ma tête. Il m'a fallu peu de temps pour distinguer les obus "entrants" des obus "sortants". Ce ne sont que des obus entrants qui explosent quelque part derrière moi, dans Réchicourt. J'entends aussi un autre bruit bizarre, quelque chose comme le braiment d'un âne mais beaucoup plus fort. Plus tard, quelqu'un dira que c'était peut-être des roquettes allemandes appelées "mimis hurlantes", mais personne ne pourra l'affirmer.

Alors que le jour se lève, je peux voir que plusieurs vaches sont mortes dans le fond de la vallée, leurs pattes partant de leur corps ensanglanté comme les pieds d'un tabouret renversé. Il y a aussi des Allemands morts couchés parmi les vaches ce qui me surprend car je pensais que les Allemands récupèraient leurs morts. Ils ont dû être piégés, comme un avertissement matinal contre une patrouille curieuse ou juste... Bientôt, après l'aube, je quitte ce trou de renard, ayant été remplacé par l'autre porteur de mitrailleuse de notre escouade. Bizarrement, je n'ai pas eu de conversation avec mon sergent pendant toute cette nuit. Ainsi, je ne connais pas le plan opérationnel, autre que d'occuper les trous de renards en face de l'ennemi.

 

De retour dans le trou de réserve, en croquant mes rations K, je me demande où se trouve le reste des hommes. Ici, je suis tout seul dans un trou boueux, ayant seulement vu trois de nos sections depuis notre arrivée sur le front. Je suis comme en isolement. Je ne vois le chef de section que lorsque nous faisons mouvement le long d'un chemin de ferme dans l'après-midi du 10 octobre 1944. Lors du départ, il me semble que quelques uns  de nos hommes manquent, mais ils peuvent se trouver autre part dans la colonne, nous marchons en une longue file étirée, avec de grands intervalles entre nous. L'objectif de notre compagnie est de prendre une colline qu'une section de la compagnie C a été incapable de prendre, à cause de leur effectif réduit. Nous marchons une paire de kilomètres à travers chemins et champs jusqu'à ce que l'on arrive à moins de quelques centaines de mètres du pied de la colline. C'est ici que je connais la véritable terreur.

Alors que nous quittons le chemin pour entrer dans le champ menant vers la colline, des armes à feu tirent derrière nous. Je ne sais pas si se sont les nôtres ou les leurs. Nous sommes formés au bruit des tirs d'armes allemandes et je ne peux, en ce moment, distinguer la différence dans la vitesse de tir. Ce doit être un feu entretenu de nos armes lourdes mais  je n'en suis pas sûr. Quelqu'un se met à crier : "en avant, en avant !", nous nous sommes tous levés pour courir vers la colline. Alors l'enfer se déchaîne littéralement.          

                                                                    

L'artillerie allemande fait feu, tirant dans nos lignes, on peut entendre arriver les obus, peut- être deux secondes avant l'impact. On peut alors se jeter dans la boue pour éviter les shrapnels, sauf si on est un des moins chanceux pris dans la zone d'explosion. Ensuite, les mortiers se mettent à tirer et ce tirs sont le splus meurtriers. Le bruit d'un mortier arrivant coïncide toujours avec l'explosion, ça fait ftt-boom : alors je cours et je tombe, je cours et je tombe, comme les obus arrivent, cherchant un abri dans le moindre repli de terrain, ou dans des trous de bombes, j'utilise les deux boîtes de munitions calibre 30 que je porte, comme un bouclier devant ma tête.

Il y a un chemin au pied de la colline et je le prends pour gagner un abri. Maintenant, je peux réagir rapidement aux mortiers qui arrivent et je me jette à terre juste avant l'explosion. On devient rapide ou on meurt. J'entends les mortiers et je saute dans un trou à côté du chemin. Il arrive que ce soit une tranchée, mais je ne prends pas garde à la puanteur car c'est la première fois que je suis en dessous du niveau du sol depuis le début de l'attaque. Nous atteignons la colline et le chef de peloton indique une zone sur le flanc droit de notre position, en aval de la mare dans laquelle ils veulent que je creuse. Je ne suis pas sûr d'être choisi parce que je ne sens pas bon ou pour une raison tactique. Le bombardement cesse, mais il ne me faut pas beaucoup de temps pour creuser un trou de quatre pieds de profondeur. Je veux creuser encore plus mais je suis toujours debout dans l'eau qui s'écoule dans le trou, la tranquillité ne va pas durer.

 

Je peux entendre des chars en action quelque part hors de ma vue. Je ne le sais pas en ce moment, mais dans Bezange la Petite, qui se trouve juste après la colline, ça chauffe. Il fait nuit maintenant et les bruits de la guerre portent loin. Le grondement de l'artillerie et le tir des armes automatiques sont entendus de part et d'autre de ma position. Maintenant, les obus tombent le long de notre ligne de trous de renards et tout ce qu'on peut faire, c'est de prier qu'un obus ne tombe pas dans votre trou. J'ai sur moi, une petite bible et pendant que les obus tombent, je récite sans cesse le 23e psaume, je le récite des centaines de fois. C'est une litanie continuelle quand le bombardement gronde autour de moi. Lorsque le bruit du bombardement cesse, la résonance, le grincement des chars en marche et le rugissement des moteurs remplacent le bruit du bombardement quand celui-ci cessa.

Sur la crête de la colline, loin sur ma gauche, deux chars allemands arrivent sur notre ligne de trous de renards, des grenadiers marchent juste derrière eux, bien que depuis ma position je ne les distingue pas trop. Quelqu' un doit être aux aguets parce que, dès que les chars  traversent nos lignes,  l'un d’eux est détruit par un bazooka et commence à brûler et l’autre est mis hors d’état par un canon antichar. Les Allemands s'échappent par la trappe de secours du char qui brûle et qui dévale la pente dans nos lignes, l'équipage est immédiatement arrêté. Le char en flamme s'arrête derrière mon trou et s'est un spectacle grandiose lorsque les munitions explosent. Je ne sais pas s'il y a ou non des survivants dans l'autre char lorsqu' il est touché, cela fait un bruit terrible comme un gong chinois dans une petite pièce. La perte des chars stoppe la contre-attaque et la  nuit arrive tranquille, apaisant les grondements et les tirs.

 

Le lendemain matin, je vois un drapeau blanc sur la crête de la colline et des médecins portant des blessés, de part et d'autre du front. Je suis trop loin pour distinguer les morts des blessés, étant sur le flanc extrême droite de notre ligne et la crête étant à l'extrême gauche. J'apprendrais plus tard que nous avions capturé les médecins  allemands car ils observaient nos lignes. 

Les  jours suivants, les Allemands nous bombardent sporadiquement pour nous fatiguer, pendant que nous croupissons dans nos trous individuels, alors qu'il continue à pleuvoir et qu'il fait froid. Le bombardement devient une telle routine que nous pouvons dormir mais nous sommes réveillé instantanément dès qu'il cesse. Parfois, nous sommes arrosés de mottes de terre et de fragments brûlants de shrapnels lorsque les salves tombent trop près.

Le bombardement n'est pas seulement une fatigue, nous avons aussi des pertes. Il m'arrive de regarder la colline pendant un de ces bombardements et je vois un obus tomber en plein sur un trou individuel, le corps du soldat est projeté dans les airs. Une autre fois, un courrier doit porter un message à l'autre sergent mitrailleur, il est abattu par un sniper d'une balle dans la tête. A cause du bombardement continu et du tir des snipers, nous devons être rapides lorsque nous devons aller nous soulager. Sortir rapidement de votre trou, courir jusqu' au trou de bombe le plus proche, abaisser la tête et ensuite retourner aussi vite dans son trou. Si le bombardement est trop dense on se soulage dans la partie métallique du casque et on le vide au dessus du trou, la vie est assez basique.

Lorsque nous nous enterrons sur la colline, un autre membre de mon escouade est avec moi mais je ne me rapelle plus de son nom. Pendant cette semaine, sur la position nous continuons à avoir des pertes et mon partenaire est déplacé dans un autre trou de renard. Alors je fais de nouveau la guerre tout seul. Une nuit, alors que je monte ma garde solitaire, je pense entendre un mouvement en bas, en face de moi. Je pense que ça peut être une attaque de flanc, alors je prends une de mes grenades, tire la goupille, compte 2 secondes et je la lance. La grenade explose 3 ou 4 secondes après mon lancé, de sorte que si quelqu' un se trouve à proximité de mon trou, il sera tué. Lorsqu'elle explose, c'est juste comme un soupir du vent, mais cela fait vite venir mon chef de peloton pour me questionner. C'est la 1ère  fois que je le vois depuis le début de l’attaque, il y a quelques jours.

 

C'est après cette période que je vois mon premier avion allemand. En pleine lumière, ce Messerschmidt 109 passe en rugissant au-dessus de la colline, venant de Bezange et plonge vers notre ligne. Je peux clairement voir le visage du pilote, l'avion volant si lentement, mais cela se passe si vite que je ne peux cracher qu'après son passage.

 

Après une semaine de cette vie, nous sommes relevés dans la nuit du 18 octobre 1944, nous quittons la colline 264-8, en prenant le chemin que nous avons emprunté au départ de cette mission, croisant silencieusement nos remplaçants du 101e RI, comme de sombres apparitions, les laissant à leur destin.

 

Nous sommes amenés sur un autre endroit du front, à 1,6 km environ de Bezange, près de la forêt de Moncourt. Ici, nous occupons des positions allemandes récemment abandonnées. En fait, dans le trou que je dois occuper, il y a encore un Allemand. Il est mort mais je ne suis pas sûr qu'il ne soit pas encore dangereux, car il peut être piégé. Je le pousse avec un bâton pour le bouger un peu. Il est si lourd que je n'arrive pas à le bouger. Cela commence à m'inquiéter d'être dans une telle position exposée. En jurant, je le prends par le col et le tire hors du trou d'un seul coup, et je me jette en arrière pour éviter une éventuelle explosion.

Heureusement, il n'y a pas d'explosion, les Allemands sont partis très vite et n'ont pas eu le temps de mettre une grenade sous lui. Bien  que je ne suis pas informé sur notre situation, je peux comprendre que nous sommes dans un secteur calme, peut-être en réserve, ainsi, j'enlève mes chaussures, change de chaussettes et remercie le ciel  de m'avoir permis d'être en vie, un jour de plus. Quelqu'un me dit que nous sommes choisi pour l'attaque de la colline 264-8 et que nous allons toucher 5 dollars de plus par mois, tant que nous serons en vie.

 

Je crois que c'est ici, sur cette position, que je vis le show aérien le plus spectaculaire.

 

La 9e Escadrille avec ses P 47 à queue noire et blanche plongent sur Moncourt et Bezange la Petite et arrosent de bombes les concentrations de troupes et de munitions allemandes. Les cibles actuelles sont hors de ma vue, mais je peux entendre les explosions et voir la fumée. C'est un spectacle encourageant depuis que cela signifie moins de troubles pour nous.

Nous avons des remplaçants pour compléter nos pertes quoique je n'en vois pas beaucoup. Je l'apprendrai plus tard lorsqu'on me racontera qu'un des hommes avec lequel on s'est entraîné à Fort Jackson, est tué par un remplaçant dans le trou suivant. Il  faisait nuit et le remplaçant nerveux a vu la forme d'une tête et a tiré, tuant sciemment notre homme. C'est la faute du manque de communication entre nos officiers et les hommes.

 

Les jours passent jusqu'à ce que la relève arrive le 26 octobre 1944, le 328e Régiment d'Infanterie de notre Division. Nous sommes transportés en camions vers une aire de repos où nous attendons des douches  et des repas chauds ainsi que des habits propres. Il y a aussi une cantine de la croix-rouge avec du café et des pets de nonne. Après avoir un contact bref avec une vie plus civilisée, nous repartons vers la zone de combat et nous campons dans une zone boisée. Il y a des averses et il fait froid. Nous sommes en position de réserve et nous faisons du feu la journée, pour se réchauffer. Nous n'osons pas faire du feu la nuit car nous ne sommes pas sûrs que les avions qui nous survolent chaque nuit, soient bien des nôtres. Ils passent au-dessus de nous vers 22h00, nous l'appelons pour cela  " Bled Chek Charlie ".

Un boeuf s'est promené dans le campement et un soldat l'a abattu et découpé. Je reçois un morceau de steak et je le cuis au bout d'un bâton, au-dessus du feu. C'est le commencement d'une longue histoire de steak grillé au-dessus du feu. Ce steak me réchauffe et me réconforte plus que toute autre chose qui m'est arrivée depuis que je suis au front. Le jour où je savoure mon steak est le début de la dernière phase de mon expérience de combat.

 

Le 7 novembre 1944, notre compagnie quitte le camp sous la pluie et s'approche de notre ligne de départ. Je pense que c'est un nouveau redressement de notre front comme nous l'avons vécu sur la colline 264-8, où nous pouvions être facilement tués, ce qui est considéré comme une action moindre. Le grondement de notre artillerie le long du front indique qu'il va se passer quelque chose de plus important. Peut-être que d'autres unités vont intervenir aussi dans cette action ? La grande poussée ?  Personne ne nous renseigne sur notre objectif, la seule chose que l'on attend de nous, c'est d'obéir aux ordres. Je suis obligé de faire ma propre guerre avec pour objectif principal de rester en vie.

 

Le 8 novembre 1944, tôt le matin, nous traversons la Seille sur un ponton et nous sommes pris immédiatement sous le tir de mitrailleuses. Je me jette sur le sol boueux et je rampe comme un serpent pour passer sous les balles, je peux voir leurs traçantes passer haut au-dessus de ma tête. Jj'entends deux mitrailleuses et l'une d'elle tire probablement des balles traçantes, en tir lent. Comme j'avance au-delà des balles, suivant mon escouade, je cours lentement vers le premier bâtiment de ce qui semble être Salonnes. Tout le monde s'arrête ici, car nous sommes coincés dans une pièce et le couloir de cette première maison. Personne ne peut sortir parce que la porte donnant vers le village est directement sous le feu des Allemands, nous sommes cloués là. Notre situation devient dangereuse car un tir d'artillerie sur cette maison tuerait beaucoup d'entre nous. Le fait de ne pas être tués, est un coup de chance. Soit les communications allemandes sont précédemment interrompues par notre tir de barrage, ils ne peuvent donc pas commander le tir, soit ils sont déconcertés comme nous montrons force et intention dans nos troupes.

Dans tous les cas, nous n'allons nulle part et pour aggraver le tout, la compagnie F monte à notre droite, derrière nous. Ils nous aperçoivent devant eux et ouvrent le feu sur nous, pensant que nous sommes des Allemands. Leurs tirs arrivent droit sur la porte de derrière par laquelle nous sommes entrés et mitraillent le plâtre.

Une salve arrache le pouce de notre assistant mitrailleur alors qu'il est appuyé contre le chambranle de la porte se demandant quel sera notre prochain mouvement. Heureusement, il n' y a pas eu de contre-attaque sur cette position vulnérable et nous retraversons la Seille, cette nuit-là sans autre dommage . Nous avons plusieurs blessés et tués lors de cette expédition ratée et la plupart d'entre eux sont tués par des mitrailleuses lors du premier passage de la rivière. Un de nos sergents de peloton préférés se noie dans la rivière en essayant de ramener un blessé par le ponton lors de l'attaque. Nous manoeuvrons autour de Salonnes et les Allemands, pris de flanc, quittent leurs positions. Nous nous y "enterrons" mais la pluie est glaciale. On ne peut pas creuser très profondément car les trous se remplissent rapidement d'eau et on ne peut pas se coucher, on passe la nuit, debout, les pieds dans l'eau glacée.

 

Le Lendemain, 9 novembre 1944, nous manoeuvrons vers Château-Salins et maintenant, je suis assistant tireur. Ayant l'honneur de porter la mitrailleuse, je dois échanger ma carabine calibre 30 contre un pistolet automatique calibre 45. Je me suis habitué au 45 en passant les tests à Fort Jackson mais en le comparant avec le 38 spécial, je trouve que la meilleure utilisation du 45 est de "stopper une porte". Maintenant, nous sommes 3 à avoir quitté notre escouade et nous installons notre mitrailleuse sur le quai du chemin de fer, en face de la rue principale de la ville. On ne nous demande rien d'autre en ce jour, que de tenir cet endroit pendant qu'une autre compagnie passe à travers la ville.

Nous nous dirigeons vers le Nord mais après avoir passé Château-Salins, le 10 novembre 1944, nous avons tourné vers l'Est. Il y a une bonne route qu'on peut utiliser, mais ce n'est pas pour nous. Nous traversons la campagne à travers des champs labourés dont la terre colle à nos bottes. Comme nous approchons de Hampont, mon sergent trébuche et s'affale dans la boue. Je suis en train de porter la mitrailleuse sur mon épaule et je ne peux pas la poser dans la boue pour l'aider. Donc nous le laissons aux médecins qui arrivent juste derrière nous. Il doit être malade pendant quelque temps. Maintenant, il y a deux absents dans notre groupe.

 

Après Hampont, nous prenons un chemin de ferme étroit, bordé des deux côtés de fossés. Comme nous approchons du prochain village, nous tombons sous le feu d'une arme automatique tirant des balles explosives. Ce doit être une de ces armes antiaérienne à quatre canons de 20 mm. Les salves arrivent dans notre ligne de marche, la zone d'impact se réduit à une petite surface. Nous nous jetons tous dans les fossés au moment des explosions, qui sont juste devant nous et diablement trop près... Chacun pense  que nous sommes très espacés les uns des autres. Tous ne sont pas chanceux, il y a des pertes.

Je vois notre adjudant chanceler, je lui crie de s'abaisser pendant que nous sommes encore sous le tir. Comme il tournoie en cercles incompréhensibles, je peux voir que son oreille est arrachée, il souffre. Là-haut, plus en avant, les soldats d'infanterie commencent à... puis se lèvent et courent lentement vers le village. Puisqu'ils ne tirent aucun coup de feu, nous commençons à avancer de nouveau. Je viens juste de faire quelques pas que j'enjambe le corps d'un soldat que je pense reconnaître. Je n'en suis pas sûr car sa mâchoire inférieure est arrachée et cela change énormément son apparence. C'est notre entrée dans le village de Château Voué.

Il y a une rue à travers le village, qui tourne vers la gauche, avec peut-être six ou huit maisons de part et d'autre. La rue est pavée et il y a, ça et là, de gros tas de fumier au milieu. Comme notre éclaireur se déplace facilement dans le village, il est évident qu'il est désert. Aucun civil, aucun Allemand et aucune trace d'armes automatiques .... Sans aucun doute c'est une unité mobile d'arrière-garde qui nous attaque pour nous retarder. Juste un autre de ces cas où nous rencontrons qu'une petite résistance, où l'on peut être tué sans que cela soit inscrit dans le journal officiel.

Pendant que nos hommes vérifient chaque maison, mon chef me met en "poste extérieur", tout seul, au bout du village, là où la route tournant à droite puis fortement à gauche, en bas d'une pente et hors de vue. Mon champ de visibilité est très réduit, peut-être 50 pieds avant que la route ne tourne en descendant. Couché là, en plein air, sur les pavés, avec ma mitrailleuse, je suis très exposé et très vulnérable. Une salve mortelle, de n'importe où sur cette route, peut m'atteindre. Je maudis l'officier qui m'a placé ici et je suis en train de chercher une autre position plus sécurisante lorsque j'entends approcher un char, en bas de la pente en face de moi et à vive allure.

Je redescends la rue vers l'endroit où nos troupes se trouvent et crie :" Un char arrive, un char !" . J'ai à peine le temps de me retourner que déjà apparaît comme un magicien sortit d'un nuage de fumée, ce char allemand qui fonce droit sur moi, à une vitesse de 50 km à l'heure. Le canon de 75 mm et le chef de char semblent m'avoir repéré, avant que je puisse réagir, je me jette dans la première porte, le canon de 75 mm fait feu. L'obus arrache un bout de la maison en face de moi, de l'autre côté de la rue et comme je m'attends à une attaque frontale, je libère mon pistolet et mes grenades. Il y a une rafale de mitrailleuse puis plus rien.

Je me prépare à l'attaque, quand j'entends quelqu'un appeler à l'aide. Le sergent de l'autre mitrailleuse est touché et se trouve dans la maison à côté de la notre. Je retourne prudemment dans la rue et ne voyant pas de char, j'aide le sergent. Il est touché deux fois dans la cuisse, de part et d'autre du fémur. Ce doit être des balles blindées perforantes, car les blessures ressemblent seulement à des contusions avec très peu de sang. Je lui donne mon paquet de première urgence, il a aussi plein de sulfamide et je retourne dehors pour lui trouver de l'aide. Mon fusil n'est plus à l'endroit où je l'ai laissé, alors je cours dans la rue derrière un tas de fumier et je retourne vers le centre du village.

Quelqu'un m'appelle depuis une porte de grange, à quelques maisons plus bas de l'endroit où je me trouve. Je redescends doucement, en m'attendant à tout moment d'être abattu par un tir ennemi, je saute dans la grange et je me retrouve avec des soldats de mon escouade, même notre chef est en train de faire pointer mon fusil par l'une des fenêtres de derrière la grange. Il me sermonne pour avoir abandonné mon fusil, mais après lui avoir expliqué que j'ai été  surpris par cette attaque rapide et que je n'ai pas eu le temps de prendre mon arme, il ne dit plus rien. Personne, à part moi, n’a vu ce char foncer sur la route, le commandant du char ne doit pas s'attendre à nous trouver dans le village autrement, il se dirigerait vers moi en tirant. Apparemment, il s'arrête, tire quelques obus et fait demi tour, pendant ce temps, je me suis occupé du sergent blessé, un soldat de notre groupe de mortiers a profité de la retraite du char pour récupérer mon fusil.

Peu après, en regardant par la fenêtre de derrière la grange, je distingue des soldats à pied, en uniforme gris, qui avancent vers nous à environ 1000 mètres. Le chef d'escouade et moi même tirons dans leur direction et nous apercevons les impacts de nos balles traçantes parmi eux. Nous tirons à travers leur ligne, en enfilade, bien que tous se jettent à terre sous nos tirs, ils ne doivent pas avoir beaucoup de pertes. En même temps, un soldat allemand âgé pénètre dans notre grange, les bras en l'air pour se rendre. Nous pensons qu'il fait partie de la force d'attaque et dans mon allemand limité, j'essaye de l'interroger : " Combien avez-vous de chars ? ", il répond qu'il ne sait pas. " Combien de soldats avez-vous ?" " Je fais partie de la compagnie automobile " C'est juste un chauffeur de camion de la 11e Division de Panzer et il s'est sûrement caché quelque part en dehors du village en attendant de se rendre. Un de nos soldats, l'escorte en arrière jusqu'au MP. Nous ne voyons aucune autre troupe avancer vers nous, puis nous sommes retournés dans le village, notre chef se trouve dans la 1ére ferme. Là, nous sommes hors de la ligne de tir, dans la rue principale.

 

Le char allemand a quitté la route là où je l'ai vu la 1ère fois, mais il revient directement par le haut de la colline, il s'approche du haut du village, ses armes lourdes face à nous , son canon de 88 mm et ses mitrailleuses dominant la rue. Un chef de notre bataillon  de chars arrive et après avoir regardé, au coin de la rue, la position du char Tigre sait qu'il n'a pas d'autre alternative que de reculer et de prendre le char allemand de flanc. Nous n'aimons pas voir les chars Sherman partir alors que la nuit tombe et on se demande ce qu'il va arriver.

Pendant la nuit, le chef d'escouade me remet en poste extérieur, à l'entée du village près de la route par laquelle nous sommes arrivés pour éviter une attaque de flanc. Un nouveau coéquipier est posté avec moi comme assistant tireur, je ne connais rien de lui et je ne vois même pas son visage. Je voudrais bien m'enterrer, mais dans l'obscurité silencieuse et la proximité immédiate de l'ennemi, creuser signalerait mortellement notre position. L'obscurité nous met à l'abri, nous nous aplatissons derrière notre fusil, dans l'herbe humide et sur le sol froid en attendant tranquillement une action ennemie.

Vers le milieu de la nuit, des armes automatiques tirent dans le village, derrière nous. Des balles sifflent et quelques unes frappent la pancarte en bois du village, sous laquelle nous sommes couchés. Le tir vient de l'arrière, alors que nous faisons face à un chemin. Nous regardons dans l'obscurité cherchant le moindre mouvement, nous entendons un cri venant de derrière nous, du village." Sur quoi, diable, tirez-vous !" Je ne sais pas à qui ils crient cela mais je pense qu'il est très stupide de signaler sa présence de cette façon. Puis ils crient à nouveau et ajoutent finalement mon nom à leur question. Nom de dieu, c'est mon chef d'escouade, il m'appelle et attend une réponse. Je n'ai vraiment pas envie de parler, mais je dois quand même répondre en le disant aussi doucement que je peux, " rien " Ensuite, plus personne ne parle et on n'entend plus rien de toute la nuit, l'aube commence à chasser l'obscurité, notre vieil artilleur sort du village et nous retournons dans la grange.

 

En remontant la rue, je peux faire sortir nos hommes de chaque entrée de maison. Droit en face de la ferme où notre chef s'est fait trouer, se trouve le corps d'un énorme grenadier (de char) qui a porté un fusil d'assaut avec un grand chargeur courbe qui doit contenir 32 cartouches. Ce grenadier traverse tout le village avant de se faire tuer, il mesure 180cm. Encore 50 pas et il serait tombé sur nous deux, par derrière. Ca doit être une petite patrouille de combat qui est décimée mais je n'ai aucune idée des pertes. Il n'y a aucun motif pour cette patrouille à part de capturer des prisonniers. Nos hommes se trouvent dans chaque maison et la rue est surveillée.

Beaucoup de choses sont arrivées ces derniers jours et je n'ai pas beaucoup dormi et il n'y a pas beaucoup de chances pour que cela s'améliore car nous nous préparons à quitter Château Voué. Avant notre départ, mon chef de section me dit que je suis maintenant sergent d'escouade et mon vieil artilleur, lui, sergent de section. Je suis maintenant à ma charge depuis que je suis le seul membre de mon escouade. Je dois donc porter la mitrailleuse, mais aussi, le trépied et une boîte de munitions. La responsabilité du commandement fait lourdement les choses. Nous quittons Château Voué, le 12 novembre 1944 vers 07h00, espérant que Dieu sache où cela se trouve.

 

Nous passons près de Sotzeling et nous marchons le long d'une pente avec des champs sur notre gauche, nous pouvons voir très loin. Au loin, je vois des colonnes d'hommes marchant parallèlement à nous. Je suppose que c'est nos troupes quoique vu la distance, je ne peux pas en être sûr. A la droite de notre colonne, il y a une crête boisée parallèle à nous, qui est idéale pour une embuscade. Il fait froid, la campagne est humide, avec une légère neige ou gelée. Je me traîne péniblement sous mon fardeau, comme une mule de bât, espérant que les hommes se tiennent en alerte, comme ça je ne crains pas une attaque surprise.

Je marche pratiquement en dormant lorsque quelqu'un crie : "Kraust ! " Bon sang, où ? Levant les yeux, je vois 2 soldats allemands, sortant du bois, les mains en l'air, en disant "amis". Ils viennent droit sur moi, je leur dis de rejoindre nos troupes à l'arrière, je leur indique la direction à prendre avec ma boîte de munitions, à ce moment là 2 civils rejoignent nos lignes. Ces civils ont des brassards bleu blanc rouge avec un blason portant la croix Lorraine. C'est la première fois que je vois des FFI, ces hommes semblent s'occuper des Allemands, ils sont heureux d'en avoir capturé. Nous n'avons pas le temps de nous occuper des prisonniers et trop peu de monde pour les guider jusqu'à un conciliateur POW, nous continuons d'avancer, en laissant les Allemands au destin que les FFI ont en tête pour eux.

Nous marchons pendant plusieurs heures lorsque nous atteignons une route, il y a un panneau indicateur qui indique Rodalbe, quelque part par là, pas trop loin. Je ne sais pas où on est exactement. Les 10 jours suivants sont une tache dans ma mémoire, mais je crois maintenant qu'on s'approche soit de Zaebeling, soit de Lidrezing, ou cela peut-être Rodalbe. Je n'en suis pas sûr parce que le reste de la compagnie pénètre dans le village et je suis placé en poste extérieur par mon chef, tout seul, dans mon champ, en dehors du village. Je n'ai donc pas de renseignements sur ce village.

Ce poste extérieur est un trou de renard isolé, au milieu d'un grand champ dégagé qui est labouré par des centaines de chars, c'est une position dégagée et intenable. Je peux encore entendre des bruits de chars, hors de ma vue, mais assez près. Dans quel but suis-je placé ici, à part en sacrifice ? Je n'en ai aucune idée. La fatigue de ces derniers jours et le froid commencent à prendre le dessus. J'ai beaucoup transpiré en portant mon fardeau, lors de l'étape depuis Château Voué et maintenant, couché en grelottant dans ce trou, je commence à perdre ma sensibilité, c'est dur de rester éveillé. Lorsque la nuit vient, je suis appelé par mon sergent qui est sorti pour me retrouver sans dire un mot, je saisis ma mitrailleuse et un M 1 que j'ai trouvé et je marche en clopinant derrière lui jusqu'au village.

Nous passons une ligne de fusils antichars, dans une rangée d'arbres le long d'une route et je vois un de mes vieux copains de l'ASTP à l'université du Maine. " Hey  Georges ! " il me répond " hey Bob tu as une sacrée mine !". Ce à quoi je réponds que par un grognement. Evidement j'ai l'air d'un malade. Nous arrivons à un poste de secours, comme nous pénétrons dans le village, je tends la mitrailleuse à mon sergent, je lui dis que ça va aller mieux, mais je veux que les infirmiers regardent mes pieds. Je n'ai pas beaucoup de sentiments pour eux.

J'enlève mes bottes dans le poste de secours et mes pieds gonflent immédiatement, je ne peux donc plus les remettre au cas où. Mes pieds sont glacés et blancs comme du givre. Les infirmiers m’enlèvent mon M 1 que j'ai trouvé, mon 45 et mes grenades en me disant " tu n'auras plus besoin de cela, plus jamais ! " . "